Chapitre 15 – Black-Out au dix-huitième trou

Carl a perdu son premier match du Défi Mini-Putt de la saison 1992 avec un pointage de 36 et une bourse de 150 $. Même s’il a participé à la bagarre hors-concours du huitième match de la saison, la somme d’argent qu’il y a remportée est inéligible pour la finale. Il traîne donc dans les bas-fonds des tableaux des meilleurs pointages et des meilleurs boursiers de la saison et n’a présentement aucune chance de participer à la grande finale.

Lors du tournoi Provincial 1992 qui se joue en juillet au terrain de Carignan, Carl connaît une excellente performance et termine en tête avec un total de 124 pour quatre parties. Patrick Leclerc, un jeune homme très prometteur du Mini-Putt de Delson, complète ses quatre parties avec le même pointage. On doit donc départager le gagnant du trophée en prolongation au premier trou.

Carl réussit la normale; Patrick inscrit le birdie et gagne le trophée.

Même s’il a perdu le titre provincial, Carl a néanmoins remporté un prix encore plus important à court-terme : une ultime position télé pour la saison 1992. Patrick et lui pourront participer comme aspirants au tout dernier match de la saison régulière, qui sera enregistré au Mini-Putt Versailles.

S’il connaît une excellente performance, la participation à la finale est encore à sa portée. En effet, le pointage à battre à la cinquième et dernière position du tableau est de 31, et la cinquième meilleure bourse appartient à Paul Boucher avec 1 400 $.

Carl a remporté 150 $ au trou #14 lors de son premier match, puis a été recalé. Une clause peu publicisée de la formule du Défi Mini-Putt s’applique en raison de sa défaite : les deux perdants de chaque match empochent 100 $ supplémentaires. Cette bourse d’appoint vise à les aider à défrayer les coûts de déplacement, d’hébergement et de salaire perdu pour la séance d’enregistrement, car ces deux joueurs n’ont pas l’occasion d’augmenter leur total de bourses avec une deuxième participation. Il dispose donc de 250 $ au tableau des boursiers contre Paul Boucher qui en a 1 400 $.

Avec 1 800 $ en bourses par match, Carl doit donc aller chercher un minimum de 1 200 $ pour dépasser Paul et obtenir le cinquième rang pour passer de justesse en finale. S’il veut plutôt se classer au pointage, il devra inscrire une excellente carte de 30 ou moins.

La table est mise pour le tout premier match de l’ultime journée d’enregistrements de la saison. Carl n’a droit à aucune erreur, sinon sa saison 1992 se termine aussi abruptement qu’elle a commencé.

D’entrée de jeu, il envoie une excellente balle aux Totems, mais elle passe à droite du trou, frappe la bande de fond et revient à gauche, bordant l’objectif des deux côtés sans jamais y pénétrer.

Il inscrit ensuite une normale à l’arrachée au deuxième jeu.

Au troisième trou, La Courbe, de sinistre mémoire, Carl observe ses compétiteurs qui placent leur balle du côté gauche du tapis de départ et qui passent bien à l’écart de l’objectif. Il prend donc l’initiative de jouer du coin droit. Son audace est payante : un premier birdie et surtout une première bourse de 150 $.

Les six trous suivants sont une véritable traversée du désert. Carl envoie d’excellentes balles qui contournent la coupe à qui mieux-mieux, le privant des birdies dont il a désespérément besoin. Son comparse Patrick Leclerc met la main sur 350 $ au neuvième jeu, puis Marco Trottier de Brossard récolte 100 $ au trou suivant.

Carl fait un rapide calcul mental. Il a maintenant 400 $ en poche. Il a besoin d’au moins 1 000 $ pour déloger Paul Boucher de la cinquième place au niveau des bourses, et il en reste 1 100 $ à remporter dans ce match.

Placide, le champion 1991 observe le match du long de la clôture. Il est venu de Beauport pour enregistrer la grande finale et ne pense pas que sa position au classement soit en danger. Après tout, si un autre joueur que Carl met la main sur une bourse d’ici la fin du match, c’est fini pour Carmoni.

Carl égalise le birdie de Patrick Leclerc au douzième jeu. La bourse de 200 $ est reportée au jeu suivant, pour un nouveau total de 350 $.

Au treizième trou, Marco Trottier lui donne quelques sueurs froides : la balle d’apparence parfaite du joueur de Brossard s’approche de la coupe, puis en contourne le périmètre et s’en éloigne finalement. La bourse est encore reportée et atteint maintenant 500 $.

Le quatorzième trou est un concentré de malchance pour tous les participants. Quand ce n’est pas un mauvais rebond sur le premier obstacle qui empêche de toucher au deuxième, c’est une balle parfaite qui bondit hors du trou. La bourse augmente à 650 $.

Trou #15 du Mini : Le Monstre

Le Monstre, quinzième trou redoutable devant l’Éternel, se joue un peu différemment au terrain Versailles. On doit envoyer une balle très lente qui trace pratiquement une ligne droite à partir du départ, car le bas de la bosse a une montée bien moins prononcée que dans la plupart des autres franchises Mini-Putt.

Carl dépose sa balle au coin gauche du départ et dirige à peine sa lame de putter vers le côté droit; dans son cahier de notes du terrain Versailles, il appelle cet angle une « pensée d’ouvrir ». Pendant ce temps, Serge met la table et décrit la précarité de sa place en finale : « c’est de la dynamite, sa situation ! » En effet, telle une charge explosive, le moindre contrecoup lui sera fatal.

Carl frappe sa balle d’une vitesse normale doublement ralentie. Dès le départ, un doute le heurte comme une tonne de briques : son coup est trop faible pour atteindre le trou !

Fidèle à son habitude, il se met à encourager sa balle de cris de plus en plus frénétiques : « monte, Monte, MOONNTE ! »

Le miracle espéré a lieu au tout dernier moment : sa balle a tout juste assez de vitesse pour heurter le côté gauche de la coupe. Comme lors de son quatrième match de la saison 1991, cet impact la redirige très légèrement vers le haut de la bosse, tout juste à l’arrière du trou. Un coup de vent suffirait pour l’y faire tomber, mais voilà qu’elle demeure en suspens en semblant défier les lois de la gravité !

Sa position en finale étant dans la balance, Carl bondit vers le fond du jeu, le feu dans les yeux. Désespéré, il hurle une toute dernière fois sa supplication : « ENVOYE ! »

Finalement, Newton reprend le dessus. Sa balle effectue le demi-tour requis pour lui décerner le birdie ! Carl bondit dans les airs, et ses pieds quittent momentanément le cadre de la caméra qui filme la coupe en plan serré. Un Serge euphorique lance que Carl est parti au septième ciel.

Complètement vidé d’avoir tant espéré le miracle, il crie une dernière fois, de protestation : « Tabarouette ! » Il ramasse sa balle d’un geste rageur, même s’il vient pratiquement de s’assurer de remporter la bourse.

C’est sans compter Réjean Grenier, qui inscrit lui aussi le trou d’un coup d’une façon beaucoup plus conventionnelle. La bourse augmente à 800 $.

Au trou suivant, Carl joue premier. Il tente le trou d’un coup; sa balle demeure du côté gauche de la coupe, frappe la bande de fond et revient obstinément du même côté. Son sort n’est plus entre ses mains, car tout autre joueur qui inscrirait le birdie mettrait aussitôt fin à ses chances.

Patrick Leclerc joue un excellent match conforme à son objectif. Le score de 29 qui lui permettrait de passer en finale est encore accessible, tant qu’il réussit au moins deux des trois derniers trous. Il règle le cas d’un de ces birdies en effectuant son coup à une vitesse parfaite devant un Carl médusé, qui tourne aussitôt le dos au jeu et s’éloigne vers la clôture.

Tous ses espoirs reposent maintenant sur Marco Trottier, qui connait lui également une très bonne partie. Marco joue du coin gauche et emprunte pratiquement la même ligne que Patrick. C’est le birdie !

Carl est toujours en vie, et la bourse passe à 950 $. C’est encore insuffisant pour déloger Paul Boucher du cinquième rang des boursiers. Toutefois, le trou suivant, L’Équerre, est si facile au Versailles qu’il pourrait être considéré une « normale 1 ». La bourse devrait certainement être reportée.

Conformément aux prédictions de Carl, ses trois adversaires inscrivent sans peine le trou d’un coup. Pour sa part, sa balle cogne durement à quelques reprises dans l’obstacle au lieu de le suivre parfaitement. Contrairement au dix-septième trou du Jean-Talon, les multiples rebonds sont ici à éviter : sa balle dévie vers la droite et passe à court. Il en sera quitte pour la normale.

Ce n’est pas trop grave; Patrick a un pointage de 27 et est hors d’atteinte pour les autres participants. La place de Carl en finale est donc uniquement possible au niveau des bourses. Celle-ci est maintenant de 1 100 $ – c’est finalement suffisant pour battre Paul !

Comme il est le seul à avoir raté le birdie à l’Équerre, Carl jouera dernier au dix-huitième trou.

Patrick est le premier à s’élancer. Il n’a qu’à effectuer une normale pour se classer en finale avec une carte de 29. Il ne tente donc même pas le birdie et passe bien à droite de l’objectif. Il complète facilement sa normale et se classe sans tambour ni trompettes, et ce même s’il vient de jouer une ronde exceptionnelle pour une recrue à sa première apparition télévisée.

Marco joue d’audace en tentant un birdie par l’avant. Cette ligne est extrêmement risquée, et son coup le prouve : légèrement trop forte, sa balle contourne la coupe vers la droite et s’immobilise dans le coin du plateau.

En tentant sa normale, Marco contourne encore une fois la coupe, puis redescend du plateau – coup de pénalité ! Il en sera quitte pour un pointage de cinq.

Réjean Grenier peut maintenant jouer les trouble-fêtes. Sa défaite en bagarre aux mains de Ron Poliseno lui a démontré la manière de réussir le difficile trou d’un coup. Cependant, comme Marco s’est exclu d’une éventuelle bagarre pour la bourse avec son triple bogey, Réjean n’a qu’à faire une normale sans pression pour y être éligible. Il joue bien à gauche, puis inscrit lui également un pointage de 2.

Le moment ultime est venu. La place de Carl en finale dépend maintenant de son prochain coup de putter.

Carl est prêt. Il inspire. Apnée.

Il place sa balle sur le tapis de départ.

Soudain, le régisseur Guy Bélanger lui fait un signe familier de la main : attend.

À mots couverts, il explique rapidement à Carl de laisser le temps à Serge de mettre la table à travers sa description. L’occasion est historique : s’il réussit le birdie, il obtient une place en finale sur le tout dernier coup du tout dernier match de la saison.

La pression énorme se combine au ralentissement du rythme cardiaque de Carl pour lui faire atteindre un niveau de concentration total et extrême. Il voit déjà son coup prendre parfaitement la montée et reposer dans la coupe. Tendu comme une corde de violon, il trompe l’attente en faisant quelques coups de pratique bien à court de sa balle.

Guy lui chuchote finalement des mots magiques : « Vas-y mon Carl ! »

Son Par-Right recule, puis impartit juste assez de force à sa balle pour franchir la montée. Dans l’esprit de Carl, la trajectoire qu’emprunte maintenant son coup se confond à la ligne parfaite qu’il voit depuis quelques secondes dans sa tête aussi clairement que si elle était réelle.

Une ultime supplication : « ENVOYE DONC ! »

Sa balle pénètre dans la coupe en tourbillonnant.

Les endorphines inondent instantanément le cerveau de Carl.

Black-out total.

Quand il reprend ses esprits, il est en train de taper doucement dans les mains des quelques spectateurs qui sont près du pavillon d’accueil. Carl est désorienté. Le regard encore un peu vacant, il présume que seules quelques secondes manquent à sa mémoire, et qu’il s’est rendu directement à la cabane à partir du tapis de départ. Il n’en fait pas de cas; l’important est qu’il vient de déloger Paul Boucher et qu’il pourra participer à la finale.

Carl ne peut pas se reposer trop longtemps : champion du match, il a gagné le droit de participer à l’enregistrement suivant, la deuxième bagarre hors-concours de la saison.


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