Chapitre 14 – Les Carmoni, disqualifiés !

Au cours de l’été 1992, les Carmoni suivent la mode démarrée par le Défi Mini-Putt et s’expatrient dans les divers parcours de la province pour y jouer des tournois; ils ne sont plus exclusifs au Mini-Putt Jean-Talon eux non plus.

Le terrain de Boucherville, construit dans la deuxième vague entamée en 1985, organise un tournoi couple-mixte qui les intéresse beaucoup. Comme ils doivent mettre une trentaine d’heures de pratique avant le jour J, ils font quatre allers-retours de Lachine à Boucherville en soirée, lorsque Carl a fini sa journée de travail. Évidemment, le temps de déplacement est très significatif, car leur appartement est à une trentaine de kilomètres du terrain.

Cette année-là, Mini-Putt International a instauré le Club Sélect Birdie. Lorsqu’un joueur effectue dix birdies au dix-huitième trou d’un même parcours, il obtient un coupon pour le tirage de plusieurs forfaits vacances au complexe Alpine Inn de Sainte-Adèle dans les Laurentides. Lors de leur pratique à Boucherville, Carl parvient à effectuer le nombre de trous d’un coup requis pour mettre son nom dans la boîte. De plus, s’il fait vingt birdies de plus sur le même jeu, il pourra obtenir un coupe-vent identifié aux couleurs de la franchise Mini-Putt.

Le jour du tournoi, Carl et Suzanne s’estiment en excellente position pour remporter le trophée. Ils maîtrisent chacun la majorité des trous du Mini, et la formule deux balles, meilleure balle, leur assure une deuxième chance si d’aventure l’un ou l’autre commettait une rare erreur.

La partie débute par la perfection incarnée : deux trous d’un coup consécutifs.

Suzanne s’installe au troisième trou. Fidèle à son habitude, elle joue en premier, car elle a une meilleure confiance pour exécuter des coups difficiles si elle sait que Carl peut la relever en cas de pépin.

Ce jeu, La Courbe, est normalement un des trous les plus faciles du parcours. Il n’y a pas vraiment de possibilité d’erreur qui peut empêcher de réussir sa normale. L’exception est si un joueur frappe de plein fouet l’obstacle installé de façon à masquer le trou du tapis de départ et obliger le passage par la bosse. Même dans ce cas rarissime, il en est tout au plus quitte pour un bogey.

Suzanne joue son premier coup. Sa balle passe du côté droit de la coupe, car elle a mis un peu trop de vitesse pour bien prendre la déviation. C’est prévisible !

Elle joue son deuxième coup. Sa balle contourne la coupe de gauche à droite. Ce sont des choses qui arrivent.

Un peu gênée, elle joue son troisième coup avec une vitesse plus ferme en visant le centre du trou, de façon que sa balle ne dévie pas cette fois-ci. Tel qu’elle l’a prévu, sa balle entre dans la coupe, mais elle en frappe le fond, puis, entraînée par la vitesse supplémentaire acquise dans sa chute, en ressort. Décidément !

Suzanne joue le même coup, un peu moins fort. Elle contourne à nouveau la coupe !

Maintenant, sa balle est pratiquement revenue à la bosse de béton. Elle essaie de nouveau un peu précipitamment; sa balle passe bien à court du côté gauche.

Assistant à la déconfiture de sa femme, Carl lui dit d’arrêter les frais et de ramasser sa balle. Il maîtrise à la perfection ce trou très facile, donc rien ne sert de s’acharner. Il est confiant de réussir le birdie, sinon l’équipe inscrira une normale dans le pire des cas.

Dans la formule deux balles, meilleure balle, il est toléré que le premier participant ne termine pas son jeu si le partenaire est à l’aise de jouer sur un pointage « ouvert ». Cette approche n’est généralement pas utilisée sur les trous difficiles, car le danger est grand que le deuxième joueur connaisse également des difficultés. Après tout, comme il joue maintenant ce trou en simple, il est tout à fait possible d’inscrire des scores à deux chiffres; les élites ont un nombre illimité de coups, pas seulement six comme les joueurs récréatifs.

En revanche, Carl est confiant, car La Courbe n’est vraiment pas difficile.

Suzanne ramasse donc sa balle et cède le plancher à son mari. Elle reste à proximité pour ramasser la balle de Carl, qui se retrouvera forcément dans la coupe en deux coups ou moins.

Carl n’a même pas besoin de bloquer sa respiration. Il place sa balle à une longueur de lame de bâton du coin gauche du tapis de départ, vise droit en avant et joue une vitesse normale doublement ralentie. Il n’a pas tôt fait de frapper la balle qu’il est déjà certain qu’il va faire le trou d’un coup.

Contrairement aux enregistrements télés, Carl ne vérifie pas systématiquement le tapis avant de jouer dans les tournois réguliers. Sa balle frappe un petit fragment de gazon quasi-invisible à l’œil nu et dévie très légèrement vers la droite. Elle s’immobilise à quelques centimètres à peine de la coupe.

Dans un brouillard, Suzanne ne se rappelle pas que Carl joue sur un trou ouvert. Après tout, dans la formule couple-mixte, le deuxième joueur s’élance uniquement si le premier n’a pas réussi le birdie. Comme ils sont à La Courbe, un trou dont ils ne ratent jamais la normale, l’habitude prend le dessus : Carl a manqué le birdie et il jouait après elle, donc elle vient forcément de faire un score de 2.

Serviable, elle ramasse la balle de Carl.

Ce faisant, les Carmoni établissent un bien étrange score sur un trou en deux balles, meilleure balle. Suzanne a ramassé sa balle, donc a inscrit un pointage « infini ». Elle a par la suite ramassé accidentellement celle de Carl, donc le nombre de coups de son mari est également « infini ». Le meilleur score de l’équipe est reporté sur la carte de pointage : « infini ».

Dans les faits, les règlements des tournois prévoient qu’un double ramassage de balle entraîne une disqualification automatique au niveau des bourses et des trophées. Les participants fautifs peuvent terminer leurs parties pour le plaisir, mais ne sont plus éligibles aux honneurs.

Les Carmoni viennent donc de terminer leur tournoi au troisième trou de la toute première partie. N’ayant pas de temps à perdre à jouer pour le plaisir au milieu de gens qui participent à la compétition dont ils viennent de se faire exclure, ils embarquent dans leur automobile et retournent à Lachine.

Carl n’ose dire un mot : l’erreur de Suzanne était de bonne foi. Il sait qu’elle refusera aussi sec de jouer en équipe avec lui dans le futur s’il tente de lui faire porter ne serait-ce qu’une infime portion du blâme de leur disqualification.

Nul besoin de dire que les trente kilomètres qui les séparent de leur domicile passent aussi lentement que s’ils étaient revenus à pied !

Trou #14 du Mini : Le Zig-Zag

Une fois la poussière retombée, Carl et Suzanne conviennent d’une règle dans leur équipe : il est strictement interdit à l’un de ramasser la balle de l’autre, et vice-versa. Seul celui qui l’a jouée a le droit de la ramasser.

Au cours de l’été, les Carmoni participent également au Tournoi du Printemps, joué au Mini-Putt de Fleurimont situé à Sherbrooke. Ce tournoi propose des positions télés, donc l’occasion est belle pour que Carl puisse se reprendre de son match sans retour enregistré au Jean-Talon quelques semaines plus tôt.

La météo s’annonce torride, mais Carl a prévu le coup : il s’est acheté une belle paire de bermudas multicolores.

Dès son arrivée, il se stationne par hasard à côté de la Chevette bleue des Bussières. Gilles aperçoit tout de suite l’accoutrement de Carl et, pince sans rire, lui lance : « Wow, belles shorts, mon Carl ! »

Imperturbable, Carl lui répond que ce sont ses shorts « Birdies » – en les portant, il s’assure de faire beaucoup de trous d’un coup !

Carl portant fièrement ses éphémères bermudas « Birdies »

Contrairement à ses prédictions et en dépit de ses bermudas chanceux, sa performance n’est pas au rendez-vous. Il n’obtient pas la place télé qu’il convoite et finit même très en bas de la moyenne. Croisant à nouveau Gilles au moment de partir, ce dernier ne peut résister de taquiner son nouvel ami une dernière fois pour la route : « Bon, on dirait que tes shorts n’ont pas fonctionné ! »

Piqué au vif, Carl retire manu militari ses nouveaux bermudas et les lance de toutes ses forces dans le champ agricole voisin. Tant pis pour les shorts « Birdies » !

Vêtu uniquement de ses sous-vêtements, il embarque dans sa Chevrolet Nova de la même couleur brune que son ancienne Pontiac Ventura, la fameuse figurante du sketch RBO depuis longtemps à la ferraille. Suzanne et lui prennent le chemin de Lachine.

En cours de route, Carl se rend compte qu’il doit aller faire le plein. Il sort de l’autoroute et se rend dans une station-service. Presque nu, il demande à Suzanne de remplir la voiture à sa place. Voulant lui donner une leçon, elle refuse et exige que son mari le fasse; il a voulu jeter ses bermudas, maintenant qu’il en paie le prix !  

C’est donc un Carl en sous-vêtements qui active la pompe de carburant. Soudainement, une autre automobile se stationne près d’eux pour faire le plein. Carl disparaît aussitôt dans la Nova. Il a mis un seul dollar d’essence.

Une fois que les autres clients ont quitté les lieux, il ressort et continue l’opération. D’autres phares percent la nuit; Carl se cache. Deux dollars d’essence.

Ne voulant pas s’exposer ainsi à la vue du public, Carl prend finalement vingt minutes entrecoupées de longs séjours sur le siège du conducteur pour remplir son véhicule.

Lorsqu’il entre dans le dépanneur pour payer, il remarque que la caissière est très nerveuse et maintient une de ses mains en permanence sous le comptoir à proximité du bouton d’alarme. Il paie sans faire d’histoires et quitte finalement les lieux. Lorsqu’il retourne dans la Nova, Suzanne a un grand sourire sur le visage. Elle demeure muette, mais réprime presque aussi fortement son rire que quand Carl avait signé « Gilles Bussière » à la femme âgée du restaurant Mikes de Gatineau qui le confondait avec son vieil adversaire. Les épaules lui sautent ainsi par petites secousses pendant plusieurs kilomètres !


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