Chapitre 10 – « Carmoni, prépare-toi à l’entendre souvent ! »

En 1989, le canal TVSQ, à l’antenne depuis 1980, en est à ses derniers milles télévisuels. En effet, son avenir est décidé depuis maintenant deux ans : à l’été 1987, le Conseil de la radiodiffusion et de télécommunications canadiennes (CRTC) a accueilli deux propositions de canaux sportifs concurrents dédiés aux disciplines professionnelles, en plus de quatre autres propositions pour des canaux spécialisés de nature différente. La proposition de TVSQ étant basée sur les sports amateurs, le public francophone du Québec devait jusqu’alors se rabattre sur le réseau anglais The Sports Network (TSN) pour assister aux événements majeurs, comme la course record au 100 mètres de Ben Johnson.

Dans le coin gauche, le président de TVSQ Jean-Paul Champagne s’associe à Gaston Parent, l’ancien agent du regretté coureur automobile Gilles Villeneuve, pour présenter une refonte de sa station nommée TVS-25. Fidèle à ses origines, ce canal remanié offrirait un contenu à 80% de sports et à 20% de loisirs. Pour éviter de refiler une trop grande augmentation de coûts aux abonnés du câble, les matchs des ligues majeures de hockey et de baseball n’y seraient pas présentés à cause de leurs droits de diffusion prohibitifs.

Dans le coin droit, le groupe Télémédia s’associe au réseau TSN pour créer une chaîne équivalente en français, le Réseau des Sports, ou RDS. Dès le départ, ils entrent dans le ring avec des poids lourds : ils diffuseront d’emblée le baseball des Expos et des Blue Jays, le hockey du Canadien, le football canadien et américain ainsi que la course automobile. Pour parvenir à payer les imposants droits exigés par les propriétaires des équipes, cette chaîne sera proposée d’office à tous les abonnés du câble, faisant augmenter leur facture de 1$ par mois.

Le CRTC délibère tout l’été et rend sa décision en septembre 1987 : RDS remporte la compétition des chaînes sportives spécialisées, et TVSQ devra cesser ses activités et lui rendre l’antenne le 1er septembre 1988. C’est la fin pour le réseau de sports amateurs fondé par Jean-Paul Champagne.

Au printemps 1988, le câblodistributeur Vidéotron travaille sur l’implantation des cinq chaînes spécialisées nouvellement autorisées par le CRTC. Craintif de perdre des abonnés à cause de l’augmentation des coûts d’abonnement directement attribuables à l’arrivée de RDS, il décide d’en retarder la mise en service d’un an. Les quatre autres canaux, soit TV5, Canal Famille, MétéoMédia et MusiquePlus, entreront comme prévu par la grande porte chez les téléspectateurs le 1er septembre 1988.

TVSQ a donc un sursis de douze mois : ses émissions seront diffusées jusqu’au 1er septembre 1989.

La toute dernière année d’existence de l’Heure du Mini-Putt commence avec un match qui oppose les Buist à Mylène Arbour et Stéphane Guillemette. Jean Benoît a profité de l’hiver 1988 pour rénover son vénérable terrain de fond en comble : les bandes, les obstacles et les tapis des trente-six trous ont été retirés et remplacés par des matériaux neufs. Pendant que la dalle de béton est exposée, il en profite pour en faire niveler la surface, sur laquelle il y installe de nouveaux tapis.

Un nouveau règlement est également mis en place : les joueurs doivent absolument emprunter les obstacles sur leur élan de départ, sinon ils reçoivent un coup de pénalité.

Ayant perdu leurs repères au cours de l’hiver, les Buist n’inscrivent qu’un score de 32 à leur première apparition, ce qui représente leur pire pointage depuis leur première présence en 1985. L’équipe Arbour / Guillemette ne peut faire mieux que 34, donc les Buist remportent leur premier match de la saison.

Avec leur victoire, Suzanne et André tentent de fonder une nouvelle dynastie, mais c’est peine perdue car leurs vieux rivaux Gilles et Lucie Bussières brisent leur élan dès le deuxième match.

Fidèles à leur performance de 1988, les Bussières disposent de leurs adversaires avec un pointage de 28 contre 30, ainsi que de l’équipe suivante, composée de Thérèse Désautels et Réal Aubin, par la marque de 30, un seul coup d’avance sur leurs poursuivants.

Au quatrième match de la saison régulière, ils affrontent Jocelyne et Ronald Poliseno, deux de leurs grands amis. Ronnie, « Ron » pour les intimes, est un ancien joueur de golf redoutable que ses anciens partenaires de jeu surnommaient « le Grand Requin Blanc » pour son audace sur le terrain. Blessé à la suite d’un accident, il ne peut plus pratiquer le golf, mais il s’est découvert une nouvelle passion pour le Mini-Putt. Assumant son surnom avec fierté, Ron possède une rutilante Cadillac blanche pourvue d’un aileron et porte au cou un pendentif en forme de dent de requin.

Le couple Poliseno parvient à remporter la victoire contre les Bussières, mais leur règne est de courte durée : dès le match suivant, Marcel Paradis et Céline Désautels, sœur de Thérèse et ancienne partenaire couple-mixte de Claude Ricard, remportent la victoire et maintiennent la tête pour les quatre matchs suivants. Ils parviennent à tenir à la fois les Buist et les Bussières à distance de la première place lorsque ceux-ci reviennent plus tard en saison, ce qui représente tout un exploit.

En cours de saison, Claude prend de plus en plus de place au microphone dans son poste d’analyste. D’un naturel exubérant, il veut partager sa passion du Mini-Putt avec les téléspectateurs, à un point tel qu’il lui arrive même de crier « Birdie » en même temps que Serge. Celui-ci fulmine, car comme il a déjà été analyste au football universitaire avec un très jeune Guy Mongrain à l’animation, il considère que le rôle de son collègue est principalement de remplir le vide entre les moments forts du match, mais certainement pas de crier « Birdie » à sa place.[i]

Grâce aux bonnes performances des Poliseno et de l’équipe Désautels / Paradis, ni les Buist, ni les Bussières ne sont invités en grande finale couple-mixte.

La victoire revient au tandem Marcel Paradis et Céline Désautels.

Par la suite, Suzanne Buist revient seule pour les deux derniers matchs de la saison : la finale féminine contre Céline Désautels et la grande finale provinciale contre André Dugas. Elle remporte ses deux rencontres, ce qui constitue son chant du cygne. Les Buist ne fouleront jamais plus de terrains de Mini-Putt au petit écran.

Cependant, il ne faut pas croire qu’ils abandonnent le golf miniature pour autant ! À l’hiver 1989, les Buist posent les bases de ce qui deviendra une toute nouvelle franchise : Les terrains de jeu Suzanne et André Buist Incorporée. Tout comme Jean Benoît s’est inspiré de Putt-Putt en 1970, les Buist s’inspirent du Mini-Putt dans leur concept, y empruntant notamment la forme caractéristique du tapis de départ ainsi que les bandes d’aluminium.[ii]

Leur premier terrain s’installe à l’été 1990 dans le stationnement du Marché de la Tour Penchée de Saint-Léonard, à quelques kilomètres à peine du Mini-Putt Viau, propriété de la sœur de Jean Benoît, et dans le même quartier que le terrain Jean-Talon.

La grogne s’installe peu à peu entre les Buist et les joueurs du circuit des tournois ainsi que les propriétaires de Mini-Putt. En effet, ce nouveau terrain entre directement en compétition avec la franchise officielle. Le couperet tombe : Suzanne et André Buist sont bannis des tournois jusqu’à nouvel ordre.

Entre-temps, ils ouvrent un deuxième terrain sur le chemin Marie-Victorin à Varennes. Leur franchise démarre un peu plus lentement que celle de Mini-Putt dans les années 1970, mais semble promise à un avenir intéressant.

À la fin de l’été 1989, lorsque le canal 25 se libère comme prévu, le réseau RDS engage de nouveaux employés pour assurer l’animation. Le processus est loin d’être automatique pour les anciens de TVSQ; c’est un tout nouvel emploi que les postulants doivent décrocher. Forte d’une expérience dans une trentaine de sports différents, Claudine Douville obtient un poste d’animatrice au nouveau réseau, mais plusieurs de ses anciens collègues et amis sont laissés derrière.

Le Mini-Putt est de retour au petit écran en 1990 avec non seulement une nouvelle formule mais aussi un nouveau nom. Laissant tomber la compétition par équipe de la formule TVSQ, le Défi Mini-Putt est une émission où quatre joueurs s’affrontent en simple pour espérer inscrire le meilleur pointage et remporter la partie.

Pour pimenter la compétition, une bourse est également attribuée à chaque trou : 50$ pour les six premiers, 100$ pour les six médians et 150$ pour les six derniers. Lorsqu’un joueur obtient le meilleur pointage parmi ses concurrents sur un trou donné, il remporte la bourse. Sinon, elle s’additionne à celle du trou suivant. Le joueur qui remporte le plus grand total de bourses est également de retour la semaine suivante.

Serge Vleminckx et Claude Ricard sont de retour à l’animation. Maintenant qu’ils travaillent pour un diffuseur qui dispose de studios d’enregistrement en bonne et due forme, ils peuvent faire leur commentaire en différé et n’ont plus à défier la gravité dans une échelle bringuebalante pour se rendre sur le toit du salon de quilles.

Dès le premier match, trois anciens participants à l’Heure du Mini-Putt font un retour : Céline Désautels, Marcel Paradis et Réal Guimond, celui-là même qui a montré sa technique de putting à Carl Carmoni en 1972. Le jeune Jonny Murray complète le tableau; il connaîtra plus tard une longue carrière comme juge de ligne dans la LNH.

Chez les Carmoni, Carl et Suzanne ne manquent pas une seule émission du Défi Mini-Putt. En voyant les scores gagnants réussis par les participants, Carl se dit que ce niveau de performance est très certainement à sa portée en considérant ce qu’il arrivait à faire dans les années 1970. Cependant, voilà maintenant dix-sept ans qu’il n’a pas fréquenté un terrain de Mini-Putt. Il doit recommencer la compétition pour deux raisons : se classer pour l’émission télé, mais surtout voir s’il est encore de calibre.

Enfin, Carl trouve l’occasion rêvée de faire son grand retour : le terrain de Terrebonne, nouvellement construit depuis deux ans, organise un tournoi par équipe. Bien qu’il n’offre pas de positions télé aux gagnants, sa formule deux balles, meilleure balle permet néanmoins un retour en douceur à la compétition.

Comme à la belle époque, Suzanne accepte de s’inscrire avec lui. Ils prennent donc le chemin de la Rive-Nord de Montréal quelques fois avant le tournoi pour trouver leurs repères sur ce nouveau terrain de la franchise.

Carnets de notes de Carl pour plus de 125 terrains de Mini-Putt (Jaunes : Mini, Verts : Maxi, Orange : Rustik)

Les Carmoni décident de marquer leur appartenance à la même équipe en s’habillant de la même façon : ils portent chacun un polo blanc rayé de bleu et de turquoise de Transcontinental, l’employeur de Carl, des bermudas blancs et une casquette du lubrifiant WD-40. Un jeune Sylvain Boucher assiste hilare à l’arrivée de ce couple étrange habillé comme des jumeaux identiques.

Dès son entrée sur le terrain de Terrebonne, Carl ne reconnaît pratiquement aucun joueur. Dynamisés par la série TVSQ, ces participants ont commencé à jouer sur le circuit des compétitions depuis 1985 ou même plus tard – certains étaient encore aux couches lors de son dernier tournoi en 1973 !

Cependant, Carl aperçoit au loin trois membres du fameux quatuor de joueurs qui avaient découvert la méthode imbattable de putting qu’il utilise encore : Gilles Bussières, Gilles-Roma Delorme, ainsi que son vieil ami Réal Guimond.

Ne voulant pas ébruiter son grand retour avant d’avoir pu constater s’il est encore de calibre, il indique discrètement à ses anciennes connaissances de ne pas dire à qui que ce soit que lui et Suzanne ont déjà fait de la compétition à haut niveau.

Finalement, les Carmoni jouent leur première partie. À leur arrivée au tableau de pointages pour y inscrire leur score, un joueur qu’ils ne connaissent pas partage son opinion à qui veut bien l’entendre sur les deux participants au nom un peu étrange : « C’est qui ça, Carmoni / Carmoni ? De toute façon, ils n’ont aucune chance, il y a une femme dans l’équipe ! »

Ignorant ce commentaire déplacé, Carl et Suzanne terminent leurs deux parties suivantes. Un peu étonnés, ils se rendent compte qu’ils ont remporté la deuxième place. Les Carmoni ont encore la bosse du Mini-Putt après toute ces années !

Encore piqué au vif, Carl va voir le joueur qui les a insultés pour lui dire sa façon de penser : « Je t’ai entendu aujourd’hui, tu te demandais c’est qui ça, Carmoni / Carmoni. Je peux te dire une chose : prépare-toi, parce que « Carmoni », tu vas l’entendre souvent ! »

Carl participe quelques semaines plus tard au tournoi Provincial 1990. Malgré une excellente performance qui lui assure à priori la deuxième place, il connaît quelques difficultés lors de sa toute dernière partie et termine à la neuvième position, à égalité avec six autres personnes.

Comme les dix meilleurs joueurs du tournoi obtiennent leur position télé, on doit passer en prolongation. Devant les normales inscrites par ses adversaires, Carl réussit le birdie au tout premier trou. C’est une simple formalité. Carl Carmoni est fin prêt à entrer dans la légende, et y parvient avec ses sept victoires consécutives en saison 1991.

Trou #10 du Mini : Les Trappes

[i] (Urbania, 2005) contient une citation de Jocelyn Noël à l’effet que Serge Vleminckx se serait chicané en ondes avec Claude Ricard pour qu’il arrête de lui couper la parole. Malgré mes visionnements attentifs de tous les épisodes de L’Heure du Mini-Putt 1988 et 1989 ainsi que du Défi Mini-Putt 1990, soit la totalité des matchs où Claude Ricard a été analyste à la télévision, je n’ai pas trouvé de preuves de cette chicane « en direct ». Jocelyn Noël m’a par la suite indiqué avoir été mal cité par le journaliste, qui semble avoir exagéré la mésentente qui régnait (ou pas) entre les deux collègues. Serge n’a par ailleurs que de bons mots au sujet de son expérience avec Claude Ricard dans les entrevues qu’il a données notamment dans (Productions MarieRock, 2016) et dans la discussion que j’ai eue avec lui. Il m’a toutefois confirmé avoir demandé à Jocelyn et à Carl de ne pas lui couper la parole ni de crier « Birdie » à sa place lorsque ceux-ci sont devenus analystes.

[ii] Suzanne Côté (ex-Buist) étant décédée en 2016 et André Buist ne souhaitant plus parler de son expérience au Mini-Putt en entrevue, je me suis fié sur un très bref aperçu de leur terrain au Marché de la tour penchée de Saint-Léonard que l’on peut apercevoir dans (Memora Theque, 2010) pour conclure que la forme des tapis de départ et les bandes d’aluminium sont inspirés de la franchise Mini-Putt.


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