Chapitre 27 – Le mariage forcé

La formule Mini-Putt Pro-Am 1996 ne plaît pas aux téléspectateurs, qui n’y retrouvent ni Serge Vleminckx et son cri « Birdie », ni les dynasties de joueurs de renom qui reviennent semaine après semaine pour inspirer la terreur sur les verts. La franchise créée par Jean Benoît continue sa perte de vitesse. Robert Longtin tente de redresser le navire, mais la concurrence est trop forte, et le Mini-Putt est en train de sombrer corps et biens.

La grille horaire de RDS à l’été 1997 présente un énorme trou en forme de Défi Mini-Putt. Pour la première fois depuis douze ans, la discipline n’est plus présentée au petit écran.

Parallèlement, Pierre Desjardins entrevoit déjà le sommet de la vague de son parcours Rigolfeur. Malgré les constantes innovations de son équipe qui reconfigure sans cesse les jeux pour offrir des expériences différentes au public à chaque visite, la surprise et l’attrait de la nouveauté commencent à s’estomper.

Pierre a un problème fondamental avec le concept même du Rigolfeur : son invention n’est pas pérenne. Après deux, tout au plus trois parties, les amateurs ont l’impression d’avoir tout vu et ne reviennent plus.

La franchise humoristique tente une percée dans d’autres marchés que le Québec. Pierre sait que le nom francophone de son entreprise jouera contre lui ne serait-ce que de l’autre côté de la frontière ontarienne. C’est donc le début de Wackyputt, la marque anglophone du Rigolfeur, qui propose les mêmes plateaux de jeux en fibre de verre fuchsia aux tapis turquoises et leurs gags habituels.

Aux États-Unis, Wackyputt a de la difficulté à connaître le succès escompté. Les règles d’affichage sont sévères dans plusieurs États : la taille des affiches placées en bordure des commerces doit être inférieure à 10% de la superficie du bâtiment dont ils font la réclame. Avec leurs pavillons d’accueil à peine plus grands qu’une cabane à outils, la publicité qu’ils peuvent installer est donc quasi-invisible des automobilistes.

Si d’aventure un Américain moyen est finalement attiré et cherche à satisfaire sa curiosité, les plateaux de jeux aux couleurs vives visibles à distance lui donnent aussitôt l’impression qu’il s’agit d’un jeu pour enfants. Déçu, il rebrousse chemin sans même tenter une seule partie.

Finalement, le style d’humour favorisé par la clientèle américaine n’est pas toujours compatible avec celui proposé par Wackyputt. Pierre voit des joueurs insultés d’avoir été aspergés d’eau frapper la toilette ou les gicleurs avec leurs bâtons pour exprimer leur frustration. Un père de famille qui voit son fils être « électrocuté » par le trou de l’électricien maladroit menace tout à fait sérieusement de poursuivre en justice le propriétaire du terrain même si on lui assure que le choc était simulé avec un jeu de lumières, un effet sonore et un dispositif vibrant, et que son fils n’a pas subi le moindre dommage ni n’a couru le moindre danger.

À l’opposé, Rigolfeur propose d’expédier ses gags en Angleterre sans les modules de jeu – les propriétaires doivent ainsi les intégrer à leurs parcours existants. C’est beaucoup plus réussi. Les Anglais en redemandent : non contents d’avoir une fausse toilette qui les asperge d’eau et qui contient un étron de plastique autour de la coupe que les joueurs doivent toucher en ramassant leur balle, ils veulent en plus que l’odeur méphitique soit elle aussi simulée. Pour leur plaire, Rigolfeur conçoit donc des diffuseurs de mercaptan, le produit chimique qui donne l’odeur d’œuf pourri au gaz naturel pour détecter les fuites. Arrosée et empestée, la clientèle anglaise rit à s’en taper sur les cuisses !

Malgré cette expansion à toute vapeur, Pierre sait qu’il en frappera les limites tôt ou tard. À l’opposé de ce que les franchisés Mini-Putt pensent de lui, il démontre en fait une admiration profonde et sincère pour le concept entrepreneurial de Jean Benoît. Il reconnaît que le Rigolfeur ne peut être utilisé pour des tournois fédérés, car la surface de jeu y est trop variable pour obtenir des lignes répétitives.

Un autre déclic se fait alors dans sa tête : pourquoi ne pas associer la franchise Mini-Putt à la sienne ? Il est persuadé qu’il pourrait en renverser la mauvaise fortune en mettant les terrains de Jean Benoît au goût du jour en termes de look sans les dénaturer aux yeux des puristes. Tel qu’il l’a démontré avec les couleurs vives de son Rigolfeur, les bandes jaunes et oranges des parcours authentiques de Jean Benoît commencent à être passées de mode, et il croit que c’est un des problèmes qu’il peut résoudre.

Cette fusion peut également garantir la pérennité des deux concepts : le volet farces et attrapes bénéficierait d’une source de revenus globale plus constante, tandis que le volet plus sérieux retrouverait de la clientèle au moyen de la modernisation proposée.

Pierre connaît bien Robert Longtin et admire son style de gestion. En unissant leurs forces, il voit déjà des possibilités infinies. Disposant des capitaux dont Mini-Putt a désespérément besoin, Rigolfeur lui fait une proposition. Les deux entreprises fusionnent en 1997.

À l’image du père qui force le jeune homme qui a accidentellement mis sa fille enceinte à l’épouser en le poussant à l’église du bout de sa carabine, les franchisés de Mini-Putt sont donc contraints par leur maison-mère Mini-Putt International à convoler en noces légales avec celui qui était hier encore leur ennemi juré.

D’emblée, Pierre demande à des graphistes d’imaginer la nouvelles palette de couleurs des terrains « sérieux » de sa nouvelle franchise. Le jaune et l’orange cèdent ainsi la place au violet et au vert pomme.

Dès qu’il demande aux propriétaires d’effectuer ces altérations pour se conformer à leur nouvelle image de marque, ceux-ci ripostent en bloc. N’ayant pas oublié la mise en demeure de Pierre à l’intention du Fun-Putt deux ans plus tôt, ils le poursuivent directement en justice à la cour civile, démarche qui n’a pas de suite.

Robert Longtin propose en parallèle des modifications majeures aux parcours authentiques dans le but d’offrir du changement à la clientèle. En ajoutant des obstacles d’eau au lieu des trappes de cailloux, des sections de tapis à fibres longues et des trappes de sable, il espère concurrencer le golf miniature au sens plus large en reproduisant les obstacles d’un véritable terrain de golf en petit format sous la bannière Mini-Putt. Pour marquer leur lien indéniable avec le passé apprécié des puristes, ces terrains réinventés sont connus comme le Super-Mini et le Super-Maxi.

Quelques propriétaires embarquent dans l’aventure, dont Pierrette Longtin de Fabreville et Ron Poliseno de Saint-Eustache, mais les coûts importants de ces modifications en rebutent plus d’un, eux qui doivent déjà faire repeindre leurs bandes et obstacles à grands frais aux nouvelles couleurs dictées par Rigolfeur.

Dans ce climat toxique, ce qui reste de la franchise Mini-Putt est en train d’imploser.

Trou #9 du Maxi : Le Nez

En 1998, Pierre Desjardins est pris dans une coûteuse troisième refonte de ses modules de jeu. Les propriétaires de Rigolfeur qui avaient pris leur mal en patience pendant que le concept original se voyait révisé de fond en comble ne parviennent pas à obtenir une fiabilité suffisante de la version numéro deux. On doit donc retourner encore une fois à la table à dessin, ce qui draine davantage les coffres déjà mis à mal par l’acquisition de Mini-Putt.

Au printemps 1999, c’est la vente de feu. Incapable de lever assez de financement pour cette énième mise à niveau, Pierre recherche maintenant un partenariat avec un investisseur institutionnel. C’est au tour de la firme de capital privé et de reprise d’entreprises Novacap de lui faire une offre.

Face à une compagnie en déroute au niveau financier, Novacap propose une entente agressive que Pierre n’a pas le luxe de refuser : en échange de 500 000 $, elle prend possession de 51% de ses parts. Lui qui générait il n’y a pas si longtemps des millions de dollars en chiffres d’affaires, c’est une liquidation extrême à laquelle il doit se plier.

Perdant le contrôle opérationnel de la compagnie qu’il a fondée en 1993, il assiste impuissant à sa radiation d’office du tableau des entreprises en mai 2000 et à la rupture définitive du lien avec les franchisés, qui deviennent alors des propriétaires indépendants sous l’égide de son ancien employé Joël Gratton.

Le cœur brisé, Pierre retourne aux études en 2001, décrochant une maîtrise en gestion des affaires. Il n’opérera plus jamais de mini-golf, se concentrant plus récemment sur la création de systèmes novateurs de protection contre les incendies avec son fils, doté de la même fibre entrepreneuriale que lui.

Pour sa part, le visage de Carl subit en 1997 un changement beaucoup moins dramatique, mais tout aussi digne de mention. Un bon matin, il remarque que sa moustache a pris un peu trop d’expansion et doit être taillée.

Il coupe à gauche, puis tente d’égaliser en coupant de la même largeur du côté droit. C’est raté : il a enlevé trop de poils à droite.

Il ajuste à nouveau du côté gauche.

Puis du côté droit.

De retour à gauche.

Carl se regarde dans le miroir. À force de tailler les deux côtés de sa moustache en alternance, il a l’impression que son reflet est Charlie Chaplin en pleine parodie d’un certain dictateur allemand. Ce n’est clairement pas acceptable.

Il coupe au milieu.

Carl Carmoni ne portera plus jamais la moustache.

Carl et Suzanne, champions du Couple-Mixte de la saison 1997

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