Chapitre 23 – Des systèmes d’alarme aux toilettes défectueuses

Au printemps 1994, Pierre Desjardins, un jeune entrepreneur de trente-quatre ans de Saint-Jérôme, regarde le terrain de mini-golf appartenant à son frère qui borde son propre commerce de systèmes d’alarmes Sécunor. À la dérive, le parcours de dix-huit trous semble bien près de mettre la clé sous la porte une fois pour toutes. Son frère a seulement réussi à récolter 15 000 $ de revenus bruts en 1993, ce qui couvre à peine ses coûts d’exploitation – ne parlons même pas de se verser un salaire pour son dur labeur !

Voyant une de ses entreprises familiales en difficulté, son père lui conseille de racheter le mini-golf. Comme Pierre fabrique des systèmes d’alarmes à la porte d’à côté, il peut tout aussi bien vendre des parties à temps perdu et en encaisser les profits. Comme son propre salaire est déjà assuré par son entreprise Sécunor, l’exploitation du terrain voisin pourrait être un simple passe-temps.

Disposant d’un peu de capital en réserve, Pierre décide de l’acquérir et de tenter de lui donner un second souffle.

Comme le nombre de parties vendues n’est plus suffisant pour payer ni l’entretien des jeux ni du personnel pour l’exploiter, Pierre a l’idée de se tourner vers la publicité. Il approche un de ses bons amis, propriétaire du magasin Plomberie Saint-Jérôme, et lui propose de commanditer son nouveau terrain.

Son ami n’est pas tellement intéressé à installer une affiche en plastique corrugué imprimée à son nom le long des clôtures du mini-golf. Il a vu l’indifférence totale des joueurs envers ce genre de publicités sur d’autres terrains, donc ne croit pas qu’il en tirera des retombées intéressantes. Au pied du mur, Pierre lui fait une suggestion : il ira fouiller dans l’entrepôt du magasin de plomberie pour trouver du matériel lui permettant d’imaginer un dispositif plus interactif qu’une simple affiche.

En voyant un siège de toilette commercial, dont l’assise séparée au centre permet tout juste à une balle de passer, il a un déclic : il transformera littéralement un des trous de son parcours pour illustrer la commandite de Plomberie Saint-Jérôme. Le marché est conclu.

Pierre installe donc le siège de toilette par-dessus la coupe d’un de ses jeux, puis ajoute un capteur qui détectera l’ouverture du couvercle pour déclencher un jet d’eau qui arrosera le joueur par surprise. Un enregistrement démarrera automatiquement : « Problème de toilette ? Appelez la Plomberie Saint-Jérôme ! »

Fort de ce succès, il approche un ami électricien pour une deuxième commandite. Grâce à son expérience de technicien en systèmes d’alarme, Pierre modifie une autre coupe. Il y ajoute deux fausses électrodes qui vibrent pour donner un choc électrique simulé au contact de la main du joueur. En même temps, un inquiétant bourdonnement ainsi qu’un clignotement de lumières complètent l’illusion.

C’est maintenant le tour d’un menuisier local; le trou qui lui est réservé contient de faux doigts de plastique ensanglantés qui semblent avoir été tranchés net par la lame de scie miniature qui repose au fond et qui se met elle aussi à vibrer automatiquement.

Douze trous sur les dix-huit du parcours sont ainsi altérés avec des farces et attrapes conçus expressément pour publiciser leur commanditaire. Le terrain modifié ouvre ses portes au début de l’été, juste à temps pour la saison de mini-golf.

Rapidement, la clientèle du terrain quasi-abandonné se reconstitue grâce à ce concept unique. Un joueur qui s’est fait arroser par surprise au « trou de la toilette » revient avec un ami afin qu’il se fasse prendre à son tour. La réputation du parcours se propage dans toute la ville.

À force de parler à ses clients du mini-golf, Pierre réalise un fait fondamental : ceux-ci viennent maintenant davantage pour les gags qu’il a installés que pour pratiquer leur putting. Plusieurs se plaignent même que les six trous d’origine ne sont plus assez intéressants en comparaison des douze qu’il a modifiés !

L’idée s’impose donc d’elle-même : oublions carrément l’aspect publicitaire. La demande pour un nouveau parcours dédié à 100% aux farces et attrapes semble énorme. Pierre et ses employés Joël et Dave se mettent à l’ouvrage pour concevoir de tous nouveaux jeux, qui n’ont plus à être liés à un commanditaire particulier.

Inspiré, Joël rêve même de nouveaux concepts la nuit, comme le trou de l’araignée où un vérin pneumatique donne l’impression de se faire toucher par la patte velue d’un véritable arachnide.

En même temps, Pierre réalise que les plateaux de jeu en bois installés à l’origine engendrent des coûts très élevés quand vient le temps d’y insérer les diverses composantes électroniques et mécaniques utilisées pour les nouveaux gags. Pourquoi ne pas construire plutôt les trous sur des plateformes de fibres de verre posées sur le sol, y insérer toute la quincaillerie en y perçant facilement les ouvertures requises, puis en recouvrant la surface de l’habituel tapis de feutre ?

Ils engagent un sous-traitant pour faire la conception de ces sections en fibre de verre. Parallèlement, ses employés et lui dessinent des cartes de circuit imprimés destinées à recevoir les microprocesseurs et autres gadgets électroniques qui permettront de déclencher des événements humoristiques à partir des diverses phases du jeu.

Comme la nature même de son concept n’est pas le putting de précision comme la franchise Mini-Putt mais plutôt le divertissement, nul besoin de prévoir des tapis de départ formels. Un simple tee de plastique flexible comme dans les terrains d’exercice de golf fait l’affaire – cette décision amène même plusieurs gags possibles à elle seule.

En introduisant une mince tige de métal commandée par un vérin dans le cylindre creux de plastique qui accueille la balle, il est ainsi possible de l’en éjecter de façon aléatoire pendant que le joueur l’adresse avec son bâton.

Ce concept est aussi amélioré avec un système de tees interchangeables : il y a certes celui qui éjecte la balle, mais aussi un modèle qui détecte la frappe afin d’arroser tous les joueurs du parcours lorsque quelqu’un réussit le trou d’un coup ainsi qu’un tee parlant qui commente l’action des joueurs en direct.

Bien évidemment, Pierre a remarqué que les trous qui arrosent les joueurs sont parmi les plus populaires. À l’aube de la saison 1995, il pousse le concept encore plus loin en cachant des buses oscillantes de grade industriel un peu partout sur le parcours. Aléatoirement, celles-ci prennent vie et aspergent généreusement les clients.

Ne manque plus qu’un nom. Pierre hésite entre « Fourigolf », mot-valise composé de « fou rire » et de « golf », ou encore « Rigolfeur », qui indique littéralement l’objectif du jeu : faire « rire » les « golfeurs » ! C’est le deuxième nom qui remporte la palme.

Pour illustrer la nouvelle franchise, Pierre approche une firme de publicitaires, qui lui propose aussitôt une image de marque basée sur le gag de la pelure de banane lancée sous le soulier d’une personne sans méfiance.

La première mouture du logo proposé par la firme est ainsi une pelure de banane renversée dont le pédoncule est pointé vers le haut. Celle-ci surplombe le nom du nouveau parcours écrit de lettres turquoise et fuchsia. Un slogan ajouté tout en haut du logo indique à quoi les joueurs peuvent s’attendre : « Le mini-golf farces et attrapes ».

Fier de la proposition qui lui a été faite, Pierre s’empresse d’en montrer le croquis à sa femme, n’attendant même pas qu’elle ait fini de laver la vaisselle. Aussitôt, celle-ci voit qu’il manque quelque chose : « Pierre, la pelure de banane est un tee. Il manque la balle de golf ! »

Évidemment !

Le lendemain, Pierre exige que son nouveau logo soit modifié. Il n’en revient pas que ni lui, ni Joël et Dave, ni ses publicitaires n’aient pas pensé à l’essentiel : son jeu est du golf miniature, et il faut bien que son image de marque le reflète. Il doit une fière chandelle à sa femme, car c’est grâce à elle qu’une balle de golf orne dignement le ludique logo de son entreprise.

Les plans des modules de jeu en fibre de verre sont prêts. Pierre contacte alors un atelier de la région pour en assurer la fabrication. Afin de se démarquer par rapport au Mini-Putt et autres terrains de mini-golf aux couleurs conventionnelles, la couche extérieure des modules de jeu sera fuchsia et les tapis seront turquoise. Avec cette combinaison éclectique, le Rigolfeur démontre résolument sa modernité. Ces couleurs sont très populaires à cette époque – même l’iconographie des futurs jeux olympiques d’Atlanta en 1996 les reprend.

Les cartes de circuits imprimés sont peuplées de composantes électroniques. Les tees farceurs avec leurs diverses fonctionnalités sont assemblés.

Pierre reçoit rapidement des factures de ses fournisseurs. Toute cette technologie de pointe coûte cher, très cher même. Il se rend immédiatement compte qu’il doit vendre ces modules à l’extérieur de Saint-Jérôme pour assurer une rentabilité à l’aventure.

C’est là que naît son concept de franchise. Comme les modules arrivent déjà fabriqués, un Rigolfeur peut être installé à peu près n’importe où : dans des stationnements de centre commerciaux, dans des complexes d’amusement intérieurs comme La Récréathèque de Laval, à côté de terrains de pratique de golf, la liste est longue.

Utilisant le terrain de Saint-Jérôme comme prototype, Pierre y attire les franchisés potentiels. Il a multiplié par six ses revenus grâce aux trous modifiés : de 15 000 $ sous l’administration précédente, le chiffre d’affaires atteint maintenant 85 000 $ et est pressenti pour dépasser le 100 000 $ l’année suivante.

Les prospects sont convaincus. De plus en plus de terrains Rigolfeur poussent un peu partout en province, à un point tel qu’on en compte bientôt cinq le long de l’Autoroute 15 dans les soixante kilomètres qui séparent les villes de Laval et de Sainte-Adèle. Les carnets de commande des modules de fibre de verre et des composantes électroniques sont remplis à craquer.

Plusieurs problèmes majeurs apparaissent simultanément pendant cette phase d’expansion. Les modules de jeux ont été mal conçus par le sous-traitant. Ils se gorgent d’eau et se déforment. Les circuits électroniques cessent de fonctionner. Les tapis turquoise cuisent au soleil et se dégradent en quelques mois.

Alors que les fonds tant requis commencent à entrer dans les coffres de la maison-mère, on doit déjà prévoir une refonte complète. Les franchisés doivent entre-temps réinvestir une portion majeure de leurs budgets de publicité et de leurs profits en coûteuses réparations pour garder leurs terrains en état de marche le temps que les jeux remaniés soient disponibles.

Pour le public, cette situation problématique causée par la première mouture des jeux n’est pas connue. Friands de la nouvelle formule, les joueurs fréquentent massivement les terrains à toute heure du jour et du soir.

À la manière de l’arrivée des mini-golfs indépendants dans les années 1970, ce mouvement de clientèle porte un autre dur coup à la franchise Mini-Putt. Les joueurs de compétition voient d’un mauvais œil l’apparition de cette formule orientée sur les farces et attrapes dans laquelle le putting est un prétexte et non l’objectif ultime. Les parcours Mini et Maxi créés par Jean Benoît en 1970 commencent aussi à montrer leur âge par rapport à leur nouveau compétiteur aux couleurs vives.

Trou #5 du Maxi – Les Montagnes russes

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