Chapitre 12 – Et c’est signé « Gilles Bussière »

À l’issue de sa saison 1991, Carl fait le bilan. Il s’attendait à se comparer favorablement aux compétiteurs en présence quand il a obtenu sa place l’été précédent, mais certainement pas à établir un record de huit matchs consécutifs, encaisser 4 050 $ de bourses et participer à la grande finale dès sa toute première apparition à la télévision !

Directeur des douanes et du transport depuis 1985 chez Transcontinental, Carl dispose de quatre semaines de vacances annuelles. Sachant qu’il avait sa place au Défi Mini-Putt, il a pris une entente avec son employeur pour prendre plutôt congé tous les lundis pour pratiquer le terrain Jean-Talon pendant qu’il n’est pas trop achalandé ainsi que les mardis des enregistrements. Carl passe le reste de la semaine enfermé dans son bureau, où ses collègues le félicitent occasionnellement et surtout très discrètement pour ses performances télévisuelles.

Un samedi au début septembre, bien après sa saison record et sa défaite au cinquième trou de la grande finale, Suzanne demande à Carl de l’accompagner au Carrefour Angrignon pour faire quelques achats de vêtements. Comme il pleut cette journée-là, le tournoi qui était prévu a été annulé.

Carl n’aime pas tellement ce genre de magasinage et se contente souvent d’attendre sa femme à l’extérieur des divers magasins. En sortant de leur automobile, Carl entend un cri : « Birdie ! »

Étrange… Il y a peut-être un événement spécial à proximité.

En marchant vers l’entrée du centre commercial : « Birdie ! Birdie ! »

En se rendant vers les commerces dans le long corridor : « Birdie ! Birdie ! Birdie ! »

Carl se retourne : plusieurs personnes ont reconnu leur nouvelle idole et l’ont suivie depuis le stationnement pour le saluer. Comme il a passé son été pratiquement en solitaire à pratiquer le terrain alors qu’il était quasiment désert et à travailler de longues heures chez son employeur, il n’a pas réalisé qu’il est devenu une nouvelle vedette. La réalité le frappe en plein visage. Lui, Carl Carmoni, né en plein quartier ouvrier, courtier en douanes et en transport ayant écourté sa carrière prometteuse au hockey à cause de sa commotion cérébrale, est maintenant pratiquement aussi populaire que les joueurs du Canadien de Montréal ! C’est à n’y rien comprendre.

Ses nouveaux fans veulent tout savoir de ce véritable inconnu qui a dominé la dernière saison du Défi Mini-Putt. Suzanne reste un instant auprès d’eux, puis se rappelle pourquoi elle est venue au centre commercial et entre dans une boutique de vêtements pour y trouver des aubaines. Fidèle à son habitude, Carl reste à l’extérieur, mais s’amuse davantage cette fois en parlant de ses exploits au Mini-Putt à qui veut bien l’entendre.

Lorsque Suzanne a fini ses courses, Carl est encore en train de répondre à ses fans, toujours plus nombreux. Les Carmoni tirent leur révérence et s’en retournent dans leur logement de Lachine.

Cette scène se répète à tous les commerces que Carl fréquente cet automne-là. Lorsqu’il accompagne Suzanne à l’épicerie Steinberg, il ne parvient même pas à passer la porte d’entrée sans se faire reconnaître. Sa femme va faire ses courses pendant qu’il répond à ses nouveaux fans, puis ressort avec leur épicerie pendant que Carl signe des autographes et parle de son expérience contre Gilles Bussières, Réjean Grenier et tous les autres.

Trou #12 du Mini : Le Slalom

Les Carmoni décident d’utiliser la dernière semaine de vacances de Carl à la mi-septembre 1991 pour faire un court voyage à Gatineau, plus spécialement au Club de golf Château Cartier, un hôtel réputé adossé à un terrain de golf qui borde la rivière des Outaouais. Dans ce cadre enchanteur, Suzanne se dit qu’il y a peu de chances que quelqu’un reconnaisse son mari. Ils pourront finalement jouer une partie de golf tranquilles comme dans le bon vieux temps !

Malchance : le préposé à l’accueil de l’hôtel l’a reconnu, mais n’en fait heureusement pas trop de cas. Avant même de monter à sa chambre, Carl lui demande d’appeler au chalet du club de golf pour réserver son départ du lendemain. Le préposé compose le numéro et lui tend le téléphone.

Au bout du fil, le commis qui gère les réservations pense qu’il a affaire à un plaisantin quand il reçoit une demande pour un départ au nom de Carl Carmoni. Excédé, il déclare : « Je t’ai réservé un départ à 10 heures demain matin, mais si toi t’es Carl Carmoni, moi je suis Jésus Christ ! »

Imperturbable, Carl lui réplique « Eh bien, demain matin à 10 heures, tu vas voir Jésus Christ parler à Carl Carmoni. »

De mauvaise foi, le commis lui confirme sa réservation et prend la peine d’ajouter : « En autant que tu te souviennes que tu as pris ce nom-là pour ta réservation demain matin, fais ce que tu veux ! »

Carl raccroche, le sourire aux lèvres.

Le lendemain matin, un Carl en pleine possession de sa moustache désormais connue du Québec au grand complet et resplendissant dans son polo officiel Mini-Putt qu’il a gardé en souvenir des tournages se présente avec Suzanne au chalet du golf pour jouer leur partie. Blanc comme un linge, le commis de la veille l’a finalement reconnu ! Bafouillant, celui-ci ameute ses collègues pour qu’ils viennent voir le célèbre joueur de Mini-Putt dont les exploits se sont même rendus jusqu’en Outaouais : « C’est lui ! C’est vraiment Carl Carmoni ! »

La bande d’employés du golf suit Carl et Suzanne jusqu’au départ du premier trou. À l’image de ses visites à l’épicerie et au Carrefour Angrignon, tous veulent lui parler de son expérience au terrain Jean-Talon. Carl installe sa balle sur le tee, sort un fer de son sac et s’installe pour frapper son premier coup. Il sait qu’il joue très bien au golf, mais n’a jamais eu l’occasion de faire un élan devant un public ! Eux qui l’admirent pour son talent de putting, que diront-ils s’il coupe accidentellement sa balle et qu’elle se retrouve bien en dehors de l’allée ?

Sans le vouloir, son public lui met un peu de pression. Carl sait quoi faire dans ces cas-là : il inspire, bloque sa respiration, puis balance son bâton. L’impact est parfait, sa balle s’élève dans les airs et retombe dans l’allée. Ouf ! Il a encore réussi à se démarquer devant de purs inconnus !

Ses accompagnateurs retournent vaquer à leurs occupations au club de golf. Les Carmoni peuvent donc finalement jouer leur ronde sans pression.

Pendant leur voyage, Carl et Suzanne décident d’aller souper au restaurant Mikes de Gatineau. La serveuse a elle aussi reconnu Carl, mais fait preuve de professionnalisme en effectuant son travail comme s’il s’agissait de n’importe quel autre client.

Pendant leur repas, Suzanne entend une conversation à mots couverts provenant de la table derrière elle. Un couple âgé est également en train de manger, et la femme tente de convaincre son mari qu’une véritable vedette est assise à la table voisine : « Je te dis que c’est lui, je l’ai reconnu ! C’est le monsieur du Mini-Putt ! »

Maintenant habituée à la gloire de son mari, Suzanne lui indique que deux fans sont assis à la table d’à côté et qu’ils semblent trop gênés pour l’aborder. Bon joueur, Carl interrompt son repas et se lève pour aller les saluer.

Il leur demande : « Comme ça, vous aimez le Mini-Putt ? » La femme est extatique et répond, au summum du bonheur : « Oh oui, je ne manque aucune émission ! »

Carl fait signe à la serveuse de lui apporter un bout de papier pour qu’il puisse leur donner un autographe. Alors qu’il s’apprête à signer son nom, la femme complimente son idole avec de bien étranges paroles : « En tout cas, vous êtes bien gentil, monsieur Bussières ! Vous n’êtes pas comme l’autre, là, Marmoni. Lui, il me tombe assez sur les nerfs ! »

Ayant reconnu Carl depuis son entrée dans le restaurant, la serveuse se tord la bouche pour ne pas éclater de rire. Suzanne a tout entendu et tente de faire de même; ses épaules tressautent légèrement à force de réprimer son émotion.

Carl est maintenant très mal à l’aise. Cette femme qui le porte aux nues le confond non seulement avec son vieil adversaire Gilles, mais elle hait profondément celui qui se trouve dans les faits devant elle ! Il ne doit surtout pas signer son vrai nom… Comment Gilles écrit-il son nom de famille, déjà ? Ah oui !

Carl tend son « autographe » au couple, qui le remercie chaleureusement, puis retourne finir son repas. Incertain de l’orthographe exacte, il a signé « Gilles Bussière ».


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