Chapitre 4 – Un soir à Lachine

Après la fin de l’année scolaire en 1970, Carl se remet progressivement de sa commotion cérébrale. Maintenant que l’école est finie et que la température est clémente, il peut pratiquer le sport au grand air, ce qui l’aide dans sa convalescence. Comme il a été repêché au niveau intercité AA, il joue au baseball tous les soirs. Son entraîneur est strict : pour conserver son énergie pour le match, il lui interdit de pratiquer d’autres sports dans la journée.

Avec son grand ami Pierre Sénécal, le lanceur de l’équipe, il ignore joyeusement les consignes et pratique copieusement le golf avant ses matchs.

Le golf Grovehill est à distance de marche et propose des tarifs très intéressants pendant la journée. Les deux comparses y vivent donc pratiquement de l’heure d’ouverture à 6h30 jusqu’à 18h. Ils y jouent trois parties en moyenne, puis arrivent au stade de Lachine en début de soirée. Leur match de baseball se termine habituellement vers 22h30, puis Carl et Pierre prennent le chemin de la maison pour recommencer le lendemain.

Un soir de juillet, deux semaines à peine après les examens désastreux de Carl, les deux amis marchent le long du chemin Remembrance. Ils sont épuisés de leur énième journée passée à l’extérieur. Soudain, ils remarquent des grandes bannières et des ballons sur un lot qui était jusqu’alors en construction : « Grande ouverture ! Nouveau jeu ! » De puissants spots au sodium baignent le secteur d’une lumière orangée. L’affiche illuminée qui surplombe les lieux ne leur dit pas plus ce qui s’y passe : « Mini-Putt ». Ils décident donc spontanément d’aller voir de quoi il en retourne.

Ils se présentent à la cabane d’accueil et demandent au préposé quel est ce fameux nouveau jeu. En pleine journée d’ouverture, celui-ci a déjà répondu à la question plusieurs fois, et c’est pratiquement en pilote automatique qu’il leur explique en quoi consiste le Mini-Putt : « C’est du golf miniature. On joue avec un putter et une balle. »

Il leur explique qu’il y a deux parcours : le jaune, qui est facile, et l’orange, qui est difficile. Comme lanceur, Pierre recherche le défi et la gloire. Il veut donc faire d’emblée le parcours Maxi pour prouver son talent.

Pour sa part, on sait que Carl préfère la compagnie de la gent féminine aux exploits sportifs purs et durs, lui qui profitait de ses paies du salon de quilles pour payer le dîner à ses amies chez Toto Pizzeria entre les cours. Maintenant âgé de dix-sept ans, il a remarqué dès son entrée sur le terrain que deux magnifiques jeunes dames jouent au premier trou du parcours jaune.

En 1970, la mode est aux « Hot Pants », c’est-à-dire la combinaison bottes longues et jupes ultra-courtes. Les deux adolescentes qui jouent le Mini sont de véritables porte-paroles de ce style vestimentaire qui ne laisse pas beaucoup de place à l’imagination, ce qui a naturellement attiré l’œil de Carl. Après d’intenses explications dans le blanc des yeux avec Pierre pour lui expliquer les « vraies priorités de la vie », les deux amis paient le préposé pour deux parties sur le parcours jaune.

Pendant le temps de ces discussions, les jeunes demoiselles sont déjà rendues au troisième trou. Carl et Pierre tentent tant bien que mal de les rejoindre en jouant leur partie le plus vite possible, mais le jeu s’avère plus complexe que prévu. À chaque fois qu’ils parviennent à jouer une normale et à reprendre un peu de leur retard, le malheur frappe, et ils commettent des erreurs aux trous suivants, ce qui les ralentit.

Les deux jeunes femmes ont bien remarqué que Carl semble très intéressé à leur parler. Elles finissent leur partie en ayant encore deux trous d’avance sur ces messieurs, puis leur font un petit salut complice de la main avant de quitter les lieux. Carl est un peu déçu, mais a quand même bien aimé son expérience au Mini-Putt. Il a le goût d’y revenir, belles adolescentes ou pas.

Tôt le lendemain matin, Carl et Pierre arrivent au chalet du golf Grovehill afin de s’inscrire pour jouer leurs parties quotidiennes. Préférant jumeler les joueurs en départs de quatre personnes pour faciliter la fluidité du jeu, l’employé leur dit qu’il va associer les jeunes hommes avec deux personnes qui sont déjà arrivées et qui les attendent à l’extérieur.

Surprise totale : ce sont les deux adolescentes de la veille !

On fait les présentations : ces jeunes femmes s’appellent Suzanne et Ginette. Elles sont collègues de travail au magasin à rabais Zellers et profitent de leur journée de congé pour fouler les verts. Finalement, Carl a l’occasion de leur adresser plus qu’un salut de la main !

Pierre et lui profitent de leur partie de dix-huit trous pour faire plus ample connaissance et leur mentionner mine de rien qu’ils joueront au baseball le soir même à 19h au stade de Lachine. Les jeunes femmes semblent intéressées mais ne se commettent pas davantage sur leur présence comme spectatrices au match. Elles quittent le golf après leur partie, tandis que les deux adolescents continuent leurs multiples tours du parcours jusqu’à l’heure du souper.

Plus tard, pendant le match de baseball, la partie va rondement. Dans son rôle de receveur, accoutré de tout l’équipement de protection, c’est à Carl que revient le loisir de « lire » les frappeurs et de demander un type de lancer particulier à Pierre pour les déjouer. Comme ils jouent ensemble depuis maintenant sept ans, ils se font mutuellement confiance : si Carl demande un lancer particulier, Pierre s’exécute sans poser de questions.

Carl demande une balle courbe intérieure. Pierre lui fait signe que non.

C’est étrange ! C’est la première fois qu’il refuse d’effectuer un lancer. Il a peut-être des courbatures de sa journée au golf…

Balle rapide intérieure : « Non ! »

Balle tombante : « Non ! »

À chaque autre lancer que Carl demande : « Non ! »

Carl demande un temps d’arrêt et va voir son ami : « Voyons, Pierre, t’as quatre lancers différents ! Pourquoi ça fait dix fois que tu me dis non ? »

Pierre lui fait subtilement signe de regarder dans les spectateurs en face du premier but. Carl comprend vite pourquoi son vieil ami voulait attirer son attention : malgré leur hésitation plus tôt dans la journée, Suzanne et Ginette sont là !

Après le match, Pierre et Carl prennent une douche rapide, puis sortent du stade où les attendent les deux jeunes dames. Ils décident d’un commun accord d’aller souper ensemble. Carl a justement un restaurant en tête qui n’est pas loin du stade : son bon vieux repaire Toto Pizzeria.

Par la suite, Carl et Suzanne se donnent souvent rendez-vous au Mini-Putt où ils se sont vus pour la première fois. Lors de leurs nombreuses parties cet été-là, ils se rendent vite compte que des tournois locaux commencent à s’organiser. À cette époque, il y a des tournois pour les hommes, pour les femmes, mais aussi des tournois en équipe, auxquels ils décident naturellement de participer ensemble. Leur pratique assidue au golf paie d’importants dividendes : ils gagnent presque toutes leurs parties en compétition.

Peu à peu, comme aucun d’eux n’a d’automobile, ils commencent à explorer les terrains de Mini-Putt à proximité de Lachine qui sont accessibles en autobus. Ils visitent le terrain de Verdun sur l’avenue du même nom et le terrain de Lasalle sur la rue Dollard, et, surtout, s’inscrivent à leurs tournois locaux.

Suzanne et son chien Bijou au Mini-Putt de Lachine en 1970

La discipline connaît une hausse de popularité stratosphérique depuis sa création au début de l’été. Les gens y font la queue matin, midi et soir. Comme le nombre de bâtons et de balles est limité, les joueurs qui entrent sur le terrain doivent attendre qu’une équipe termine au dix-huitième trou d’un des deux parcours pour s’échanger l’équipement, et ce même si le premier trou est libre.

Carl apprend qu’on peut apporter son propre matériel. Il prend donc le chemin du magasin Distribution aux consommateurs, dont la section ouverte au public contient uniquement un catalogue, un bloc de papier pour y indiquer sa commande et un comptoir pour payer et recevoir sa marchandise.

Comme les produits ne sont ni exposés, ni disponibles pour une démonstration, il se fie à la description dithyrambique du putter Pro-Master dans le catalogue, paie le 19.99 $ demandé, puis retourne au Mini-Putt de Lachine faire quelques coups d’essai avec son nouveau bâton. Rapidement, il se rend compte qu’il frappe les balles avec beaucoup trop de vitesse même en modérant son élan. En comparant le poids de son putter avec ceux du terrain, il comprend vite pourquoi. Le sien est deux fois plus lourd. Retour à la case départ…

Carl se rend maintenant au magasin Canadian Tire, qui, malgré son nom promettant des pièces automobiles, propose aussi toutes sortes de produits, dont de l’équipement sportif. À la différence du Distribution aux consommateurs, Carl peut faire quelques coups d’essai avec les bâtons disponibles à la vente, ce qui lui vaut quelques coups d’œil étonnés des autres clients.

Carl mesure environ 1 mètre 78 (ou 5’10″) et trouve toujours que les bâtons de golf conçus pour les adultes sont trop grands pour lui.  Il y trouve un diminutif putter de marque Par-Right en aluminium de 32 pouces de longueur pour la modique somme de 6.99 $. Il n’a pas besoin de comparer les poids cette fois-ci; le sien est si léger qu’il le sent à peine entre ses doigts.

Disposant maintenant de son propre équipement, il peut entrer sur le terrain aussitôt que le premier trou est libre. Suzanne n’est pas en reste; Carl n’a pas pris de chances et lui a acheté un deuxième Par-Right quand il a compris à quel point ce bâton offrait un contrôle précis de la vitesse.

À la toute première année d’existence du Mini-Putt, Carl et Suzanne encaissent 1040 $ de bourses dans leurs divers tournois, ce qui correspond au tiers d’un salaire annuel moyen. Pour l’année qui vient, Carl se fait un vœu solennel : plus question de planter des quilles à s’en déboîter le dos. Il s’améliorera autant que possible pour remplacer ce revenu par des bourses de Mini-Putt !

Après la fermeture des terrains pour l’hiver, Carl se fait embaucher par une compagnie opérant dans le domaine des douanes comme courtier junior grâce à son nouveau patron Gaston Rioux, qu’il a rencontré sur les pistes du Mini-Putt de Lachine. C’est chez ce nouvel employeur qu’il pourra apprendre la première portion du métier de ses rêves, mais le chemin est ardu.

En effet, il ne parle pas encore vraiment l’anglais, mais tous les livres qui contiennent les règles de douanes sont dans la langue de Shakespeare. C’est donc tout un défi, mais Carl a toujours comme objectif de se démarquer dans sa vie personnelle, sportive et professionnelle. Il se met à l’ouvrage.

Quelques semaines plus tard, alors que Carl discute avec son collègue Robert, la station de radio qu’ils écoutent en travaillant diffuse la chanson L’Incendie à Rio.

Lorsque Carl se demande qui chante, Robert répond : « Sacha Distel ! ».

Du point de vue de Carl, qui a entendu « Sasha », un prénom féminin, il est tout à fait impossible que Robert ait raison, car c’est clairement une voix d’homme qui émane du haut-parleur.

Robert est catégorique : « C’est Sacha Distel, Carl ! Qu’est-ce que ça va te prendre pour me croire ? »

Les deux collègues conviennent alors d’appeler à la station pour confirmer l’identité du mystérieux chanteur. Avant que Robert décroche le téléphone, Carl est tellement persuadé qu’il est impossible que ce soit un homme prénommé « Sasha » qu’il lance un pari : « Celui qui a tort doit aller porter son prochain formulaire de douane en bobettes ! »

Robert accepte, puis compose le numéro de la station. Il tient le combiné du téléphone pour que Carl entende lui aussi la réponse de la réceptionniste : « La chanson qui vient de jouer ? C’est L’incendie à Rio de Sacha Distel, monsieur ! »

Carl comprend aussitôt qu’il a perdu. Il commence à enlever ses vêtements.

Pour se rendre au local des agents de la douane, Carl doit d’abord passer par un long couloir bordé des bureaux de tous les autres courtiers, dont les portes sont grandes ouvertes en cette journée très achalandée. Chacun de ses nouveaux collègues de travail le voit donc défiler dans le couloir vêtu uniquement ses sous-vêtements, son formulaire de douane dans les mains.

Le lendemain matin, Carl n’est pas trop surpris de constater que beaucoup plus de gens le reconnaissent et le saluent à son arrivée au bureau. Lui qui pensait se démarquer d’abord par la qualité de son travail, voilà qu’il est parvenu à le faire d’une manière beaucoup plus inhabituelle mais tout aussi efficace.


Le quatrième match télévisé de Carl au cours de la saison 1991 commence avec un petit miracle. Alors qu’il s’est élancé sous une pluie quasi-ininterrompue dans ses trois premiers, le soleil se pointe finalement sur le terrain Jean-Talon. Les tapis sont encore un peu humides, souvenir de la pluie du matin, mais les conditions s’améliorent de minute en minute. Il y affrontera non seulement Sylvain Boucher, mais aussi Gilles Bussières et Rachel Routhier.

Carl commence en lion : il obtient finalement un birdie sur le premier trou. Cependant, sa chance s’arrête là. Malgré de solides tentatives sur les trous suivants, soit il contourne la coupe, soit sa balle s’immobiliste tout juste devant, juste assez pour qu’elle y pose son ombre.

Trou #4 du Mini : La Discothèque

Au sixième trou, Carl fait machinalement bondir sa balle de golf dans sa main. L’enregistrement du match s’arrête tout juste avant qu’elle ne retombe par terre.

Sitôt les caméras éteintes, sa balle rebondit durement au sol et disparaît dans un bosquet décoratif situé tout juste à côté du trou. Carl tente de la localiser, mais c’est peine perdue. L’arbuste est si dense qu’il lui sera impossible de la retrouver d’ici à ce que l’équipe technique ait fini d’installer les caméras au prochain trou. De plus, il ne doit pas se faire remarquer, car le règlement est strict : il est obligatoire sous peine d’expulsion de jouer avec la même balle tout au long d’un match télévisé. Or, la sienne s’est égarée.

Il tient cependant un joker : Suzanne et lui jouent avec le même modèle de balle. Il va la retrouver le long de la clôture et lui chuchote :

— Apportes-moi une balle dans l’auto !

— Pourquoi ?

— Laisse faire pourquoi, amène-moi une balle, vite !

Suzanne sait que Carl n’est habituellement pas aussi directif. Elle se doute donc que c’est un cas de force majeure – elle non plus ne l’a pas vu perdre sa balle.

Alors que les trois joueurs précédant Carl ont fini de jouer le septième trou, Suzanne revient juste à temps avec une balle identique qu’elle fait passer incognito dans la paume de son mari, qui va aussitôt se placer au tapis de départ. L’arbitre de la rencontre n’y voit que du feu !

Le passage à vide de Carl dure jusqu’au treizième trou, qu’il maîtrise tout comme deux des trois autres participants. Les mêmes protagonistes récidivent au quatorzième jeu.

Au quinzième trou, Le Monstre, Carl joue un coup tout juste un peu faible. Le trou est perché au milieu d’une bosse excentrée qui éjecte toute balle imparfaite vers le bas du jeu.

Cependant, à sa grande surprise, sa balle contourne la coupe de gauche à droite et remonte dans la montée presque jusqu’à toucher la bande de fond. Lentement, sa direction s’inverse et elle semble redescendre tout droit vers la coupe. Médusé, Carl lui hurle « Reviens dedans ! R’viens d’dans ! » Semblant lui obéir, sa balle glisse vers l’objectif et s’y engouffre finalement.

Dès qu’il voit sa balle commencer à tomber dans le trou, Carl traverse le jeu avec de grandes enjambées et se met littéralement à bondir de joie à la manière d’un kangourou ! Grâce à ce birdie, il a encore une chance au niveau de la carte de pointage.

Au dix-septième trou, les participants se battent pour une bourse de 750 $. Carl sait qu’avec son 50$ au premier jeu, il pourrait s’assurer de la victoire s’il parvient à réussir le trou d’un coup. Il voit Gilles Bussières grogner de découragement quand sa balle s’éloigne de la trajectoire optimale après le passage de l’équerre. Carl prend bien son temps, faisant même un élan de pratique.

Le coup est joué à la bonne vitesse et au bon angle pour que la balle emprunte l’équerre et y reste collée sur toute sa longueur. Une fois qu’elle en sort, sa trajectoire l’envoie directement vers la cible. À l’extérieur du terrain, son ami Pierre Brousseau l’encourage : « Elle est belle, Carlo ! » Le joueur élite a vu juste : Carl effectue le birdie par la porte avant, directement au centre de la coupe.

Carl ouvre très largement les bras de joie, comme s’il voulait qu’on lui lance un sac contenant ses 750 $. Ne reste plus que ses deux adversaires à jouer pour lui confirmer sa victoire comme meilleur boursier; ne pouvant égaliser sa marque, il hérite donc d’un total de 800 $, le plaçant hors de portée des autres participants. Pour sa part, Sylvain Boucher a connu un excellent match au pointage avec une carte de 29. Carl et lui reviendront donc la semaine suivante, mais dans des rôles inversés : l’adolescent comme champion au total des coups et le vétéran comme champion boursier.


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