Chapitre 35 – Les Olympiques du Mini-Golf

Pendant l’été 2017, les tournois organisés par Carl depuis maintenant douze ans attirent l’attention de la Fédération Internationale de Mini-Golf (WMF). Cet organisme cherche à faire rayonner le sport à travers le monde avec des compétitions fédérées annuelles qui sont comme de véritables jeux olympiques – on y reçoit des équipes de dizaines de pays sur des parcours dûment certifiés pour une semaine de championnats.

Le vice-président Pasi Aho contacte ainsi Carl pour lui offrir de représenter le Canada pour la première fois au tournoi de la WMF, qui a lieu en Croatie en septembre. Comme cette période est très achalandée chez SCVT, le vétéran ne peut surtout pas s’absenter pendant deux semaines.

Cependant, c’est le genre d’offre qui arrive une seule fois dans une vie – on ne peut tout de même pas la refuser !

Trou #17 du Maxi : La Porte

Aussitôt, Carl pense à son nouvel ami Mathieu Labrie, avec qui il joue régulièrement au golf depuis l’été 2014 – le rapprochement opéré pour l’organisation de la Coupe Pro-Am leur a permis de constater qu’ils ont plusieurs points en commun.

Mathieu pratique le golf depuis l’âge de cinq ans. Malgré son petit gabarit, il développe un élan puissant. Alors que Carl peut atteindre 230 verges sur un bon élan avec son bois 1, son nouvel ami dépasse allègrement les 270. C’est sur les verts que se départagent leurs parties amicales très serrées, car l’ancien joueur élite de Fabreville y obtient souvent l’avantage décisif.

Ingénieur électrique dans une petite firme de génie-conseil de Montréal, Mathieu ne chôme pas, à un point tel qu’il n’est pas encore parvenu à prendre ses vacances annuelles. L’occasion est bonne : il pourra s’absenter et représenter le Canada aux Olympiques du mini-golf.

En préparation pour ce tournoi d’un calibre encore plus relevé que ceux de la franchise Putt-Putt, Carl organise des séances d’entraînement au Mini-Putt de Terrebonne, où il donne quelques conseils à son protégé. Mathieu lit également les nombreux règlements de la formule, où il se rend compte que bien que ce soit techniquement du mini-golf, la technique de jeu est aux antipodes de ce qu’il connaît et maîtrise.

Ainsi, dans les tournois organisés par les Carmoni, on exige que la même balle de golf soit utilisée tout au long des trois parties sous peine de disqualification. Au niveau international, chaque trou exige un type de balle différent – les entraîneurs de l’équipe allemande arrivent deux semaines à l’avance et en apportent cinquante milles réparties dans plus d’une dizaine de sacs, puis réduisent les candidates potentielles à quelques milliers juste à temps pour l’arrivée de leurs joueurs élites.

Les balles sont ainsi évaluées selon cinq critères : la dureté, le rebond, la finition de la surface, le diamètre et le poids. Certaines rebondissent aussi vivement que des super-balles contre les bandes, d’autres tombent carrément mortes au moindre impact. Il y a même de véritables billes de verre qui font un bruit d’enfer lorsqu’elles cognent les rebords du jeu. À cause de leur sophistication, ces balles peuvent coûter jusqu’à 30 $ chacune.

Mathieu joue habituellement avec des balles de golf Callaway Chrome Soft d’une valeur de 6 $, pas avec cet équipement de calibre international qui coûte la peau des fesses. Le joueur élite américain Jon Drexler ainsi que Pasi Aho conviennent donc de lui donner une vingtaine de balles différentes à son arrivée en Croatie. Il embarque dans l’avion – le plus difficile a été de trouver une valise assez large pour recevoir ses trois putters placés en diagonale entre ses vêtements.

Sur place, on l’héberge dans un petit chalet. Lorsqu’il reçoit ses étranges balles de compétition, il fait quelques élans de pratique entre le couloir de sa chambre et le comptoir de la cuisine pour constater les divers effets qui sont maintenant à sa disposition.

Balles de mini-golf de compétition fournies à Mathieu Labrie lors du tournoi international en 2017

À son arrivée sur les deux parcours utilisés pour le tournoi, il frappe quelques balles avec son putter habituel. L’arbitre néerlandais Van Disseldorp l’aborde aussitôt pour lui signaler qu’il joue avec de l’équipement non-conforme. La tête de son bâton est en métal et doit absolument être recouverte d’une plaque d’impact en caoutchouc pour éviter d’endommager ses nouvelles balles. M. Disseldorp l’amène à la boutique officielle et modifie ses trois putters sous l’œil d’un Mathieu bien en dehors de sa zone de confort.

En même temps, il interroge le joueur canadien pour savoir s’il maîtrise bien les règles de la compétition, avec des questions aussi pointues que : « Si ta balle éclate à la suite d’un rebond, où places-tu ta nouvelle balle pour continuer ta partie ? »

Mathieu a fait ses devoirs : « Là où se trouve le fragment le plus éloigné du trou ! »

La compétition de la WMF a un aspect protocolaire aussi important que les véritables Jeux Olympiques. Le tout premier joueur canadien participe ainsi à une parade des pays participants lors du gala d’ouverture – vêtu de pied en cap aux couleurs d’Équipe Canada, il défile seul en brandissant l’Unifolié à côté des imposantes délégations d’Allemagne et de Suède favorites pour remporter la victoire.

Mathieu Labrie, premier joueur canadien à participer aux tournois de la WMF

De plus, on ne badine pas avec la tricherie : Mathieu doit s’inscrire à l’Agence Mondiale Antidopage ! Si son nom est pigé au hasard, il devra subir le même dépistage exhaustif que les athlètes olympiques pour être bien certain qu’il n’améliore pas sa performance avec des drogues illicites.

Arrive le premier jour du tournoi. Hasard ultime, Mathieu a été pigé en premier parmi les centaines de participants. C’est donc lui qui joue le tout premier coup du Mondial 2017, sous l’œil attentif d’un arbitre. Carl n’est pas en reste : comme la compétition est diffusée en direct sur le web, il peut y assister de chez lui.

Le tout premier jeu s’appelle « Sticks ». L’objectif est de zigzaguer entre deux obstacles au moyen d’impacts sur les bandes de côté pour atteindre la coupe. Mathieu est confiant, car il maîtrise bien ce trou très simple. Il fait un peu froid ce matin-là, donc il s’est vêtu de son coupe-vent officiel d’Équipe Canada.

« Mathieu Labrie, du Canada » s’installe au tertre de départ, puis joue une vitesse normale ralentie. La surface de fibrociment est beaucoup plus rapide que l’habituel tapis de feutre, donc on peut modérer quelque peu son élan.

Au premier impact, sa balle effectue un bien étrange rebond et dévie complètement de la ligne souhaitée. Elle s’immobilise contre l’obstacle de droite – heureusement, il a une ligne directe vers l’objectif. Mathieu sait qu’il a effectué un élan parfait et ne comprend donc pas trop ce qui vient de se passer.

Pour l’heure, il a un problème de taille. Il est droitier, et sa balle est du côté droit du jeu. Habituellement, il poserait le pied sur le terrain pour jouer son deuxième coup. C’est cependant formellement interdit à la WMF, car la ligne des participants suivants pourrait être affectée par l’enfoncement minime du fibrociment causé par le poids de son corps.

Mathieu doit donc jouer avec un élan renversé pour que ses pieds demeurent en dehors du jeu. À la différence de Jocelyn Noël en 2000 qui jouait droitier tout en étant réellement gaucher, son putter n’est cependant pas ambidextre. Frappant sa balle avec l’arrière de la lame qui n’est pas du tout plane, il est très surpris de constater que sa balle prend correctement le chemin de l’objectif situé à plus de deux mètres. Il n’est pas le seul : l’arbitre et ses deux coéquipiers le regardent avec des yeux ronds !

Lorsque ses deux comparses finissent le premier jeu, l’un d’eux lui demande : « As-tu un bas ? » Mathieu répond par l’affirmative en ne voyant pas trop où son collègue veut en venir : il en a un dans chaque pied, comme tout le monde. Rigolant légèrement, le joueur danois lui explique qu’on doit conserver ses balles de compétition dans un bas placé dans ses sous-vêtements afin qu’elles restent à la température optimale tout au long du tournoi. L’étrange rebond qui l’a mis en difficulté s’explique tout simplement parce que la balle qu’il a utilisée était trop froide !

Trou sur tapis de feutre joué au tournoi international en 2017

Le neuvième trou du parcours de fibrociment s’appelle « Pipe ». Il faut faire monter sa balle sur un tremplin, puis lui faire emprunter un minuscule tuyau tout juste suffisant pour laisser passer les plus petites balles permises en compétition afin de redescendre vers la coupe. Malgré ses efforts acharnés, Mathieu est tout à fait incapable de passer dans le mince chas de cette aiguille. Les règles de la WMF imposent un nombre maximal de coups égal à sept – en quatre présences à ce trou difficile au cours du tournoi, le canadien inscrit donc un total de vingt-huit coups.

Ne maîtrisant pas ces complexes détails avec une seule semaine de pratique à son actif, Mathieu finit à égalité en toute dernière position avec un participant croate. On doit les départager; à sa grande satisfaction, il remporte la prolongation, donc n’a pas l’infamie d’être le plus mauvais mini-golfeur du monde !

À son retour, Carl organise une grande fête pour fêter l’exploit doublement historique. Non seulement son poulain a été le tout premier Canadien de l’histoire à participer aux Mondiaux de Mini-Golf, mais suite au désistement du joueur brésilien, il était en fait le seul à représenter les Amériques, de la ville canadienne d’Alert au nord à la pointe du Chili au sud !


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