Lors de la diffusion de la Coupe Mini-Putt 2012, deux amis du cégep et de l’université en Mathieu Labrie et Simon Turcotte-Langevin réalisent qu’il reste plusieurs pistes de Mini-Putt en activité. Ils ont tous les deux joué des dizaines, voire des centaines de partie dans leur vie, mais les terrains qu’ils fréquentaient, Fabreville et Vimont, ont fermé au tournant des années 2000.
Ils s’inscrivent au tournoi qui suit immédiatement la diffusion de la finale – un Simon très impressionné est pigé dans la même équipe que le pugnace Maxime Roby. Il le vouvoie malgré qu’il soit un peu plus âgé que le joueur maintenant élite qui a délogé Carl à l’écran – ils finissent troisièmes.
Au cours de l’été 2012, Mathieu, Simon et sa conjointe Emilie Masson participent à la totalité des tournois et journées d’activités en province.
Le vénérable terrain de Delson ferme définitivement ses portes à l’automne. En effet, le propriétaire du lot sur lequel repose le Mini-Putt géré par Claudette et Marius Noël depuis le début des années quatre-vingt-dix refuse de transférer son bail à un autre exploitant car il pressent qu’il pourrait vendre bientôt sa parcelle à fort prix[i]. C’est encore le même vieux film qui se répète et qui a raison d’une des institutions de la discipline.
Les trois amis font partie de la dernière cohorte qui foule les pistes ayant formé les Réjean Grenier, Sylvain Boucher, Patrick Leclerc et Valérie Noël. À la fin de la soirée, on récupère divers souvenirs, puis c’est la fermeture définitive.
L’année suivante, le trio continue sa fréquentation assidue. À la fin de l’été, Mathieu a une idée. La rumeur veut que la Coupe Mini-Putt 2012 ait coûté 15 000 $ à produire. Comme Simon et lui possèdent des appareils photos reflex pouvant également filmer en haute-définition, il serait tout à fait possible de faire une nouvelle série web de quatre matchs à coût pratiquement nul.
Les amis prennent le chemin de la maison des Carmoni pour mettre la formule au point.
Comme leur passion pour le Mini-Putt qui date de leur enfance a connu un renouveau grâce aux tournois de la relance, ils veulent mettre la formule Pro-Am à l’avant-plan dans leur série. Les Carmoni endossent totalement leur idée, au point de garantir 1 000 $ en bourses même si les revenus d’inscription anticipés ne parviendraient pas à couvrir cette somme en entier.
Simon passe un appel à Dari Cliche au printemps 2014. La formule web produite à 100% par des joueurs de Mini-Putt sera filmée à la fin mai au Mini-Putt de Black Lake. Le nom est déjà trouvé : Coupe Pro-Am 2014.
À cause des moyens réduits, l’équipe ne contacte pas Serge Vleminckx, car elle n’a simplement pas les moyens de lui payer un cachet. Jocelyn Noël, Dari et Carl acceptent cependant de se partager bénévolement les tâches d’animation.
Lors du tournoi de qualification tenu à la mi-mai, c’est la répétition générale de l’enregistrement vidéo. Mathieu, Simon et Emilie s’installent à divers trous pendant les trois rondes avec leurs caméras afin de capter des prises d’essai, qui serviront à monter le générique d’ouverture de la série.
Afin d’éviter de devoir mériter leur place en même temps qu’ils font leur répétition technique, ils ont convenu de se pré-qualifier d’emblée pour les rencontres filmées. Carl et Suzanne conviennent que c’est tout à fait légitime vu l’effort titanesque qu’ils mettent à produire la série, mais certains joueurs du circuit ne l’entendent pas ainsi. Les Carmoni convainquent rapidement les récalcitrants en les invitant à produire leurs propres matchs filmés s’ils pensent que c’est si facile !
Malgré son talent maintes fois démontré, le joueur élite Paul Boucher ne parvient pas à se classer lors des trois qualifications. Il accepte cependant d’être l’arbitre des quatre rencontres.
Le jeudi précédant le tournage, Simon et Mathieu prennent le chemin de Black-Lake pour faire le repérage des trente-six trous. Ils installent des pièces de ruban adhésif au sol avec les numéros des trois caméras principales. Le but de la manœuvre est de garantir un temps d’arrêt le plus réduit possible entre les jeux de chaque match.
Le samedi 31 mai 2014 au matin, les joueurs se rejoignent à Black Lake. Comme Simon et Mathieu ont plus d’expérience dans le maniement des caméras, ils préfèrent qu’Emilie joue dans le premier match afin de pouvoir assurer le support technique en cas de pépin. Elle fait équipe avec le vétéran Jocelyn Noël, et ils affrontent le professionnel Éric Larivière et la joueuse locale Germaine Dion ainsi que l’élite Samuel Naud et la débutante Marie-Michèle Gemme.
Jocelyn inscrit les deux premiers birdies de la rencontre, alors qu’Emilie inscrit son tout premier au troisième trou. C’est là que le problème technique tant redouté survient : une des caméras tombe en panne pendant le coup de Marie-Michèle. Par chance, celle de Simon filme toujours – on voit une balle foncer vers la coupe, mais on ne voit pas qui l’a jouée. Si on mentionne le nom de la joueuse lors du commentaire, ce sera ni vu, ni connu.
Éric tente de répondre à la pression imposée par l’équipe Noël / Masson, mais c’est peine perdue, car ils inscrivent un pointage quasi-record de 22. Le joueur qui avait marqué la saison 2000 avec sa séquence record de neuf birdies consécutifs connaît un important passage à vide entre le cinquième et le dix-septième trou. Il emprunte finalement l’Équerre à la perfection, inscrit le birdie, puis lève les bras au ciel et s’écrie, incrédule : « Mon premier en douze trous ! »
On enregistre la conclusion, puis on entame le match suivant. Mathieu Labrie joue avec Sébastien Lavallée, le propriétaire Dari Cliche avec Gilles Girard, et Dany Leclerc ferme la marche avec Pierre Legault.
L’équipe gagnante doit être départagée en bagarre, car les formations Labrie / Lavallée et Cliche / Girard sont à égalité avec des cartes de 26.
Le trio de producteurs de Coupe Pro-Am est las des arbitres passés du Défi Mini-Putt, qui soit chuchotaient la distance entre la balle et la coupe, soit se promenaient allègrement entre le système métrique et le désuet système impérial. En cas de bagarre, ils ont donc convenu d’emprunter une méthode différente pour indiquer la distance à battre, qu’ils espèrent plus moderne.
Ils suspendent ainsi une caméra miniature directement au-dessus de la coupe avec un large madrier qui s’appuie sur les deux garde-corps extérieurs du dix-huitième trou. Simon ajoute par la suite une colorisation lors du montage pour indiquer la distance à battre – si la balle est dans la zone rouge, elle est trop loin, et le joueur est éliminé, tandis qu’elle représente la meilleure mesure si elle s’immobilise dans le cercle vert.
Dari règle la question en inscrivant une distance de zéro – qu’elle soit mesurée en pouces ou en centimètres ou illustrée avec des cercles concentriques deux tons, elle est suffisante pour décerner la victoire à son équipe.
On passe à la troisième rencontre, qui a lieu sur le Maxi. C’est encore une fois le théâtre d’un affrontement Carmoni / Carmoni – Carl fait équipe avec le joueur local Gaétan Duguay, alors que Suzanne joue avec le réalisateur Simon. Le président de la ligue du terrain de Black Lake et co-auteur de la partie parfaite Jacques Labbé complète le tableau avec René Labrie, le père de Mathieu, dont la seule présence télévisée remonte au concours du birdie chanceux en 1995.
Simon joue en relève de Suzanne et réussit deux birdies sur les trois premiers trous. Il commence à être épuisé de sa journée de tournage – c’est la première fois dans l’histoire du Mini-Putt qu’un joueur s’élance sur les tapis après avoir filmé deux rencontres complètes !
Au quatrième trou, Le Recoin, le malheur frappe l’équipe de Carl et de Gaétan, qui inscrivent un double-bogey. C’est au Triangle, huitième jeu habituellement très facile, que Suzanne et Simon se sortent également du match avec un pointage équipe de quatre.
Il est très rare qu’une équipe soit pratiquement assurée de la victoire après seulement huit trous, mais c’est pourtant ce qui se passe. Jacques et René concluent leur match avec vingt-six, à cinq coups de leurs plus proches poursuivants.
La grande finale se joue donc entre les trois équipes championnes selon une formule à bourses reportées. Jocelyn et Emilie mettent seulement la main sur deux bourses de 40 $, ce qui les exclut d’emblée de la possibilité de remporter le trophée. La victoire est encore possible pour les deux autres formations, car la bourse finale de 120 $ suffirait pour se démarquer.
À l’image de son match de qualification, Dari inscrit un autre birdie au dix-huitième trou du parcours Mini. Il donne de ce fait la victoire finale à son équipe.
À l’issue de la journée de tournage, Carl félicite l’équipe technique. Grâce à leur préparation, Mathieu, Simon et Emilie ont réussi à réduire le temps mort causé par le changement de caméras à trois minutes par trou, ce que ni RDS, ni TVGO n’étaient parvenus à faire malgré leur statut de professionnels.
C’est maintenant que la plus grosse portion du travail commence pour Simon. Il doit éditer les quatre rencontres et a déjà anticipé que ce travail prendra environ quarante heures par épisode. Il passe donc tous ses soirs de semaine et ses week-ends de l’été 2014 devant son poste de travail à éditer les quatre prises de vues différentes de chaque trou pour en tirer un match complet, ralentis et infographies inclus.
Vient le temps d’enregistrer les commentaires. Dari et Carl prennent le chemin de Sherbrooke, où Simon les accueille chez lui dans son salon pour faire la description du premier et du quatrième match. C’est un réalisateur très perfectionniste – il demande plus de reprises de la part de ses commentateurs que RDS ne l’a jamais fait !
Comme Dari et Jocelyn se sont tous deux classés lors de la grande finale, Simon s’associe à Carl pour la description du dernier match. Même s’il connait maintenant l’épisode par cœur à force d’en faire le montage, il doit prétendre qu’il le voit pour la toute première fois pour enregistrer un commentaire réaliste.
À la veille d’un tournoi organisé en août au Mini-Putt de Black-Lake, Jocelyn rejoint son ami Dari chez lui. Simon a apporté ses micros et son ordinateur – on enregistre l’analyse du deuxième et du troisième match.
Le travail de montage est maintenant terminé, et la Coupe Pro-Am 2014 est mise en ligne quelques semaines plus tard.

À l’automne, Carl reçoit une offre d’une firme publicitaire engagée par le câblodiffuseur Vidéotron, qui offre maintenant aussi de la téléphonie cellulaire. Le concept est centré sur des éléments incontournables du kitsch québécois afin de prouver que le nouveau réseau de télécommunication se rend partout en province.
On peut y voir des amis quitter en auto la cantine « Ben la bédaine », dont l’enseigne au néon de dix mètres de haut est un véritable monument dans la ville de Granby. Les dinosaures géants en fibre de verre de la halte-routière Madrid de Saint-Léonard-d’Aston y font une courte apparition, tout comme l’enseigne lumineuse du cowboy souriant accoudé à une guitare électrique format géant qui accueille les clients au ciné-parc de Saint-Eustache.
Pour conclure ce véritable palmarès nostalgique, on pense à Carl Carmoni. Le synopsis de la conclusion de la publicité est fort simple : deux clients d’un mini-golf écoutent un vidéo des exploits du célèbre joueur de Mini-Putt sur leur téléphone cellulaire. Levant les yeux, ils l’aperçoivent en train d’exécuter exactement le même coup devant eux et de célébrer de la même manière. Ébahis, ils le regardent la bouche grande ouverte. Rideau.
L’équipe de tournage prend le chemin d’un mini-golf de Sainte-Adèle, où l’on a donné rendez-vous aux comédiens ainsi qu’à Carl. Comme ils savent qu’ils ont un véritable expert du putting sous la main, ils présument que ce sera un jeu d’enfant pour lui de réussir le birdie sur le trou qu’ils ont choisi, puis de courir vers la coupe et de faire la même célébration que lors de son trou d’un coup au seizième du Jean-Talon en 1992.
La réalité est toute autre : le terrain qui accueille le tournage est un Rigolfeur. Carl a seulement joué sur un seul plateau de cette ancienne franchise lors de son apparition à Star Académie, et ce n’est pas celui qui a été retenu par les producteurs.
Ironie du sort, l’obstacle à éviter est composé de dix quilles. Carl se rappelle aussitôt la douleur lancinante au dos qui l’a maintes fois tenaillé alors qu’il travaillait pour son oncle comme planteur au bowling de Lasalle.
Armé de son putter Zebra, il s’installe sur le tee de départ. Il détermine rapidement que sa balle doit passer entre les quilles 2 et 5, puis emprunter la bosse de droite de la portion arrière du jeu. Le coup est très difficile – voilà le moment d’utiliser sa technique d’apnée qui lui a si bien servi à RDS.
On lance les caméras. Carl joue sa première balle. Dès le départ, il sait que son coup est parfait. Il doit maintenant sauter par-dessus un muret décoratif, puis se placer les jambes de part et d’autre de l’axe de jeu. Pompant son avant-bras comme en 1992, il doit attendre que sa balle se loge dans la coupe. Il la ramasse – le script prévoit qu’il la lance du revers de la main puis la rattrape en plein vol. La balle lui glisse des doigts. C’est raté !
Ce tournage très exigeant au niveau physique l’a couvert de sueur après une seule prise. Bien évidemment, ça ne doit pas paraître à l’écran. Deux assistants le sèchent donc avec des souffleuses à feuilles de grade professionnel, puis une maquilleuse fait des retouches et enlève les divers débris projetés sur son costume par la technique de séchage intensive qu’il vient de subir.
On reprend. Carl prévient l’équipe technique : s’il ne court pas vers l’objectif immédiatement après avoir fait son élan, c’est parce qu’il sait qu’il a manqué son coup. Nul besoin de continuer à enregistrer dans pareil cas.
C’est une véritable prophétie. Aussitôt que sa deuxième balle de la journée quitte le tee, Carl demeure les deux pieds plantés au sol. Même chose pour la troisième et la quatrième.
Le réalisateur demande une pause. Carl reprend ses esprits, puis bloque son diaphragme. Treize, quatorze, quinze secondes.
« Action ! »
C’est la cinquième balle de la journée. Dès que la lame de son bâton frappe sa balle, Carl saute par-dessus le muret d’un élan aussi vigoureux que lors de sa Course de Versailles. Il se place près de la coupe. Son bras pompe d’avant en arrière aussi intensément qu’en 1992. La balle passe entre les quilles et a emprunte la deuxième bosse à la perfection.
Birdie !
Voilà l’instant critique. Carl reprend sa balle, puis la lance du revers de sa main droite. D’un geste maintes fois répété en carrière, il la saisit en plein vol !
« Coupez ! »
L’équipe technique et les comédiens l’applaudissent à tout rompre.
En vertu de l’entente qu’il a signée avec les producteurs de la publicité, il encaisse grâce à ce seul birdie un cachet suffisant pour acheter à sa femme Suzanne la Chrysler Sebring décapotable dont elle rêve depuis des années. Pour ajouter l’insulte à l’injure, c’est sur un plateau de la franchise Rigolfeur, pendant longtemps l’ennemi juré des franchisés Mini-Putt, qu’il remporte ainsi sa plus grande bourse en carrière !
[i] Plus de dix ans plus tard, ce lot est toujours vacant. La mauvaise intuition du propriétaire aura donc causé une fermeture prématurée du Mini-Putt de Delson.
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