Chapitre 32 – Une promesse à Jean Benoît

En février 2008, Joseph Zunenshine, l’exploitant d’une franchise Putting Edge, un mini-golf intérieur, se présente à une audience de la Régie des courses, des alcools et des jeux afin d’obtenir un permis d’alcool pour son établissement de Laval. Il veut en effet pouvoir servir de la bière à sa clientèle lors d’événements spéciaux et des soirées de jeu organisées par sa ligue.

M. Zunenshine croit que sa cause est entendue, car les établissements sportifs dont il se réclame faire partie ont la permission de servir de l’alcool. Il cite ainsi en exemple La Récréathèque de Laval, où l’on peut jouer aussi bien au tennis qu’aux quilles, au billard ou même au Mini-Putt sous son énorme toit. Ce complexe de 210 000 pieds carrés situé à quelques kilomètres à peine de son mini-golf Putting Edge est un ancien magasin Mon-Mart converti en centre sportif depuis octobre 1968 – quelques bars sont répartis entre les deux étages et servent légalement bières, vins et spiritueux.

Malgré cette jurisprudence, la RCAJ refuse sa demande sous prétexte que le golf miniature n’est pas un sport, donc que son établissement ne rencontre pas les critères inscrits dans la loi pour être reconnu comme centre sportif. Le propriétaire du Putting Edge porte sa cause en appel auprès du Tribunal administratif du Québec, qui entend sa cause un an plus tard.

Les magistrats réfutent le raisonnement de la RCAJ – le mini-golf est bel et bien un sport, donc le centre Putting Edge est de fait un centre sportif et doit recevoir son permis d’alcool.

Le tribunal s’appuie sur la définition établie dans la Loi sur la sécurité dans les sports, où on peut y lire qu’une discipline sportive doit être une activité physique comprenant une forme d’entraînement, un encadrement, un contenu technique ou un temps de pratique.

En termes d’effort requis par le participant, on l’évalue équivalent aux quilles ou au billard, qui sont déjà reconnus comme des sports depuis longtemps. En ce qui concerne les autres volets, les tournois sanctionnés de mini-golf organisés à travers le monde permettent de confirmer qu’on y exige de la pratique et de l’entraînement, sans parler du contenu technique provenant non seulement de la mécanique de jeu mais aussi des règlements.

Bref, depuis la fondation du Mini-Putt en 1970 et de la hausse de popularité du golf miniature qui en a découlé, cette discipline est maintenant reconnue officiellement comme un sport.

Joseph Zunenshine obtient donc son permis d’alcool.

*

À l’été 2011, Carl discute avec Linda Allen, qui exploite le Mini-Putt de Terrebonne. Elle le met en contact avec la fille de Jean Benoît, qui lui propose de venir rencontrer son père.

Le fondateur de la franchise qui a permis à Carl et à Suzanne de vivre des expériences inoubliables en compétition les reçoit à sa résidence. Assis sur sa terrasse, ils passent plusieurs heures à se remémorer le bon vieux temps en consultant des albums de photos.

En voyant de multiples clichés de Suzanne et André Buist, Jean affirme qu’il passait le plus clair de son temps dans les années quatre-vingt à leur signer des chèques.

Extrêmement reconnaissant que Carl passe la totalité de son temps libre à remettre la compétition sur pied et assurer une pérennité au Mini-Putt, il lui cède les anciens trophées qu’il a conservés ainsi que ses droits d’auteur sur les multiples séries télévisées qu’il a financées. Seules les saisons de 1999 et de 2000 ne font pas partie de l’entente, car c’est le consortium de Ron Poliseno qui les a produites.

En quittant le vénérable octogénaire, Carl le regarde dans les yeux et lui promet qu’il continuera son œuvre quoi qu’il advienne. C’est la dernière fois qu’il a la chance de lui parler – Jean Benoît décède le 20 décembre 2011.

Cet été-là, un entrepreneur nommé Sylvain Lévesque rachète l’ancien terrain Rigolfeur de Saint-Jérôme. Depuis la cessation des activités de la maison-mère en 2000, le parcours fondateur de la franchise farces et attrapes a été opéré comme un terrain indépendant.

La troisième génération des modules de jeux imaginés par Pierre Desjardins et son équipe fonctionne encore, mais commence à montrer son âge. C’est à grands coups d’huile de coude que les exploitants encore en activité maintiennent leurs équipements en parfait état de marche depuis maintenant onze ans.

Lorsqu’il parcourt son terrain nouvellement acquis, Sylvain se rend compte qu’un coup de barre majeur s’impose. Les clients se plaignent que le trou de la toilette, le préféré du public depuis les touts débuts, a été remplacé par un autre jeu bien moins intéressant.

Que serait le Rigolfeur sans son plus célèbre plateau de jeu quelque peu dégoûtant mais toujours aussi apprécié ?

Ne faisant ni d’une, ni de deux, le nouveau propriétaire en retrouve les pièces et le remet bien vite en fonction.

Avec sa conjointe, il rachète aussi un autre parcours dans la ville de Québec, que le couple restaure également.

L’étape suivante est de remettre ce niveau d’excellence au goût du jour à la grandeur de la province. Le couple Lévesque rachète ainsi la marque de commerce moribonde. Depuis la première fois depuis la fin des années quatre-vingt-dix, on parle finalement d’ouvrir des nouveaux Rigolfeur !

Trou #14 du Maxi : La Fourche

Au printemps suivant, Carl et Suzanne prennent le chemin de Gatineau pour une fin de semaine de repos bien mérité à l’hôtel Hilton qui borde le casino du Lac-Leamy. Ils ont connu un hiver très achalandé avec leur entreprise SCVT et attendent ces courtes vacances avec impatience depuis plus d’un mois.

Alors qu’ils sont à mi-chemin, le téléphone cellulaire de Carl se met à sonner. Il ne reconnaît pas le numéro. Après s’être garé sur le bord de la route, il répond et pense d’abord que c’est un canular : la voix au bout du fil l’invite à Star Académie !

Lui qui ne chante pas, on lui demande de participer au plus grand concours de talent vocal télévisé de la province. Ce n’est toutefois pas pour ses talents musicaux qu’on lui lance ainsi une invitation. L’artiste français Philippe Katerine participe au gala du dimanche pour y interpréter son grand succès absurde « La banane ».

On veut que Carl et lui entrent en scène en réussissant le birdie sur le trou de la Banane du Rigolfeur apporté en studio pour l’occasion.

Lorsque le producteur l’informe du cachet qu’il obtiendra pour cette courte apparition télévisée, Carl fait immédiatement demi-tour pendant que Suzanne annule leur réservation à Gatineau.

Carl arrive aux énormes studios où le gala est enregistré à chaque semaine. Pour qu’il puisse pratiquer le trou qui sera installé sur scène, on lui a réservé la plus grande loge, ordinairement destinée aux vedettes de renom, qui est la seule assez vaste pour accueillir le plateau de fibre de verre fuchsia et turquoise.

Le chanteur Philippe Katerine l’y rejoint. Carl doit d’abord maîtriser lui-même la ligne à utiliser avant de l’enseigner à son nouvel élève. Il n’a jamais joué sur un parcours Rigolfeur de sa vie, mais il lui faut maintenant apprendre à vitesse grand V, car l’émission est diffusée en direct à partir de 19 heures.

Une fois qu’il y parvient, il enseigne d’abord les rudiments de putting à l’artiste français. Comme il n’y a pas de tapis de départ comme sur les pistes Mini-Putt mais bien le désormais célèbre tee de plastique farceur, nul besoin de la méthode exhaustive de Réal Guimond. Quelques rudiments sur le contrôle de vitesse ainsi qu’un truc pour se rappeler de l’orientation de la tête de putter par rapport à l’axe du jeu suffisent. Après plusieurs heures, Carl et Philippe sont enfin prêts.

L’extravagant chanteur français doit maintenant aller revêtir son uniforme de scène, qui est basé sur une grande robe blanche. Carl discute avec le gérant, puis remarque du coin de l’œil qu’une femme qu’il ne connaît pas vient d’entrer dans sa loge. Celle-ci se dirige vers lui : « Est-ce qu’on pratique une dernière fois, Carl ? »

Ce n’est pas du tout une femme, mais bien Philippe Katerine, resplendissant dans son costume ! Lorsque leur tour vient dans le gala de variétés, ils logent tous deux leur balle dans la coupe. Même pas besoin de bloquer leur respiration – l’énergie contagieuse de la foule les porte tout droit vers la perfection.


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