Chapitre 3 – « Mini-Putt, Mini-Putt : On y joue beaucoup ! »

En 1961, le golfeur et quilleur d’exception Jean Benoît s’associe à Philippe Delorme et à Jean Davidson pour produire une émission hebdomadaire de quilles afin d’offrir une vitrine aux élites de la discipline dans tous les foyers de la province. Le trio cogne à la porte d’un tout nouveau diffuseur privé, Télé-Métropole

L’émission obtient le feu vert du diffuseur et entre à l’antenne le 7 mars 1961. Commanditée par le brasseur Dow, l’animateur Jean-Pierre Coallier en tient la barre, accompagné d’Yvon Charbonneau à l’analyse.

Quelques années plus tard, le brasseur Dow est pris au milieu d’un énorme scandale lorsque vingt personnes perdent la vie entre août 1965 et avril 1966. Tous de grands buveurs de bière de la région de Québec, les victimes présentent une insuffisance cardiaque qui cause leur décès moins de vingt-quatre heures après leur admission à l’hôpital. Les journaux de l’époque posent comme hypothèse que la consommation abondante de bière Dow est la cause de leurs symptômes.

Empêtré dans le scandale et perdant des parts de marché de jour en jour, Dow retire sa commandite de Télé-Quilles à l’été 1966. Télé-Métropole garde l’émission à l’antenne, mais elle s’avère elle aussi en perte de vitesse auprès du public après cinq ans au petit écran.

Jean Benoît réalise qu’il devra bientôt passer à autre chose. Lors d’un voyage aux États-Unis en 1968, il visite un parcours de golf miniature de la franchise Putt-Putt. Cette compagnie présente à la grandeur des États-Unis offre des jeux standardisés d’un terrain à l’autre ainsi que des compétitions fédérées.

Un soir de l’été 1969, alors que Jean Benoît fréquente un restaurant sur la rue Hochelaga de l’Est de Montréal, il y aperçoit une petite maquette d’un terrain de golf installée comme décoration. Dans son cerveau, c’est le déclic instantané.

Inspiré par sa visite du terrain Putt-Putt, il décide sur le champ de fonder sa propre franchise de golf miniature, pour offrir une activité facile, amusante et abordable aux familles. Suivant le modèle américain, il y organisera des tournois et présentera des compétitions télévisées pour en garantir la popularité. Il a même trouvé un nom : Mini-Putt.

Tout comme la franchise américaine, Jean décide de proposer des parcours identiques d’un terrain à l’autre sur le même type de jeu. Une dalle de béton coulée sur place servira de base pour recevoir un tapis de feutre extensible « Ozite » vert, puis des bandes d’aluminium ou de bois borderont le jeu.

Alors que Putt-Putt propose plus de cent trous différents dans son catalogue parmi lesquels chaque franchisé effectue une sélection et décide de la disposition sur chaque parcours de dix-huit trous qu’il offrira, Jean Benoît imposera à chaque franchisé deux parcours standards qui contiendront les mêmes trous dans le même ordre: le Mini, de couleur jaune, et le Maxi, de couleur orange. Chaque trou sera une normale « 2 » et sera toujours réalisable en un seul coup.

Destiné aux joueurs débutants et intermédiaires, le Mini est un véritable cours de putting en dix-huit jeux :

  1. Le Totem illustre les bénéfices d’une ligne droite parfaite, car le joueur doit passer entre trois totems espacés de quinze centimètres autour de l’axe de jeu.
  2. La Croix démontre le besoin de contrôler la vitesse de la balle, car un coup qui manque de force ou qui est trop puissant met immédiatement le joueur en difficulté pour la normale.
  3. La Courbe amène la première trajectoire courbée du parcours. Une bosse dévie la balle vers la coupe, qui se trouve dans une section à trente degrés d’angle par rapport à l’axe du départ.
  4. La Discothèque présente le concept du rebond. Le trou est dans une section disposée à angle droit par rapport à l’axe du jeu, ce qui impose de frapper un obstacle placé à un angle de 45 degrés pour l’atteindre.

et ainsi de suite jusqu’au trou final, Le Plateau, qui exige de combiner tous les acquis des dix-sept trous précédents. Les joueurs qui ont bien assimilé leur leçon et qui réussissent le trou d’un coup se voient récompensés d’une partie gratuite.

Pour sa part, le Maxi permet de tester les habiletés des joueurs plus expérimentés, car le maîtriser exige un contrôle absolu de la vitesse. Alors que les trous d’un coup sont encore plus faciles à réaliser que sur le Mini, une balle jouée à la mauvaise vitesse met à coup sûr le joueur en danger de jouer un long deuxième coup ou de tomber dans une trappe, ce qui donne automatiquement un coup de pénalité.

Comme le fruit ne tombe pas loin de l’arbre, le premier terrain Mini-Putt s’adosse contre le mur d’un salon de quilles très connu de Jean Benoît : Le Boulevard, qui porte le nom du boulevard Jean-Talon qu’il borde sur sa face nord-ouest. Ce terrain appartient à Jean Benoît lui-même. Dès le départ, il accueillera toutes les compétitions majeures du circuit ainsi que les enregistrements télévisés. Comme des centaines de joueurs sont déjà anticipés lors du tournoi Provincial qui clôture chaque saison, c’est le seul Mini-Putt qui sera constitué de deux parcours Mini, dont le deuxième empruntera exceptionnellement l’orange du Maxi.

La construction du terrain commence au printemps 1970. Comme celui-ci représentera une intéressante carte de visite pour les futurs franchisés, Jean Benoît ne ménage aucune dépense. La dalle de béton est notamment bordée de pavés décoratifs sur la totalité du parcours.

En parallèle, Jean approche ses collègues de Télé-Métropole avec une proposition d’émission sur sa nouvelle discipline. Le contrat est signé juste à temps pour la première saison. L’animation est confiée au comédien Émile Genest, et des personnalités publiques sont invitées à participer dès les premières diffusions pour en mousser la popularité. Lors de la toute première diffusion, Jean-Pierre Masson, acteur connu comme l’avare Séraphin Poudrier dans le téléroman Les Belles Histoires des pays d’en haut, et la chanteuse Céline Lomez affrontent le célèbre interprète country Willie Lamothe et la chanteuse et actrice Michèle Richard.

Jean Benoît veut également faire connaître son invention auprès du public. Pour s’assurer d’une prise à la hauteur de ses attentes, Jean Benoît assiste à l’enregistrement de la chanson thème qui lui servira de publicité. C’est lui qui donne les derniers conseils aux musiciens et qui indique au technicien de commencer l’enregistrement.

Misant sur l’esprit de famille et la ferveur nationaliste qui secoue le Québec, c’est un véritable ver d’oreille qui parvient à faire passer son message en moins de trente secondes :

Mini-Putt, Mini-Putt
On les voit partout
Mini-Putt, Mini-Putt
On y joue beaucoup

Pour toute la famille
Les garçons et les filles
Et les bout’choux
Sur 18 trous
Nous permet d’faire
Des trous d’un coup

Mini-Putt, Mini-Putt
C’est bien de chez nous
Mini-Putt, Mini-Putt
Miniminimini mini-putt !

Voulant à tout prix contrôler la qualité de construction, la nouvelle compagnie Mini-Putt Incorporée offre une installation clé-en-main. À partir d’un terrain vacant fourni par le franchisé, la firme construit ainsi la surface de jeu, fournit l’équipement comme les bâtons, les balles et les cartes de pointage et s’assure de la promotion avec son émission de télé, ses publicités radios et ses tournois.

Jean Benoît supervise ainsi personnellement la construction des premiers terrains, dont le deuxième est construit à Saint-Jérôme, au nord de Montréal. Il vend également une franchise à sa propre sœur; son terrain prend forme à l’extrémité nord du boulevard Viau dans le même quartier que le sien.

Face à un gigantesque terrain vague qui est pressenti pour devenir le plus gros centre commercial des environs et tout juste à l’est d’une caserne de pompiers, Mini-Putt Incorporée effectue la première pelletée de terre du cinquième terrain de la franchise au coin des rues Remembrance et de la 32ème avenue à Lachine, quartier que la famille Carmoni habite depuis ses tout débuts.

Tout est en place pour que Carl Carmoni devienne une légende.


Le 28 mai 1991, l’équipe technique du Défi Mini-Putt donne rendez-vous aux participants pour enregistrer les quatre prochains matchs. Malgré leurs souhaits ardents lors de la séance précédente, le terrain est légèrement détrempé et une faible pluie s’abat encore une fois sur les techniciens et les joueurs.

D’entrée de jeu, Jean Benoît s’avance au microphone tenu par Claudine Douville pour annoncer un changement majeur dans les prolongations en cas d’égalité. Lors du tout premier match de Carl, les huit trous requis pour départager le meilleur boursier ont coûté très cher en salaires à Mini-Putt International, car le tournage de la prolongation a pris autant de temps que la moitié d’un match régulier. Visant à mieux contrôler les coûts, Jean annonce que la formule de la bagarre est maintenant privilégiée pour départager les gagnants.

Dans ce format qui n’exige aucun déplacement des caméras, les joueurs jouent d’abord le dix-huitième jeu au total des coups. Si l’égalité persiste, ceux et celles qui ont joué le meilleur score à ce trou sont invités à jouer une seule balle et à la placer le plus près possible de la coupe. L’arbitre du match utilise alors un ruban à mesurer pour évaluer précisément la distance entre la balle de chaque concurrent et le rebord le plus rapproché du trou. Le joueur qui a réussi le coup le plus près de l’objectif remporte la prolongation – en cas d’égalité, on recommence en conservant uniquement les participants qui ont soit réussi le birdie, soit placé leur balle exactement à la même distance l’un et l’autre.

Trou #3 du Mini : La Courbe

Carl est de retour comme champion au pointage, tandis que Sylvain Boucher l’est au niveau des bourses. Guy Robillard et Michel Thériault sont pour leur part les aspirants.

Sylvain réussit d’emblée le birdie au deuxième jeu, tout comme Carl. C’est là que s’arrête la similitude. Sylvain réussit successivement le troisième, le cinquième et le sixième jeu, alors que Carl se contente d’un seul trou d’un coup pendant ce temps.

Malgré sa poussée d’apparence insurmontable, Sylvain commet une erreur au huitième trou, qu’il efface immédiatement en se reprenant de belle façon au Chameau, le neuvième jeu. Sa bête noire demeure encore et toujours le trou #10, Les Trappes. À sa première présence télévisée, Sylvain y avait inscrit un quadruple bogey. Malgré les quatre semaines entre les deux tournages qu’il a mis à profit pour se pratiquer, il fait à peine mieux cette fois-ci, avec un pointage de quatre.

Lorsque le rythme du tournage s’y prête, Claudine Douville peut faire une entrevue pour demander à un des joueurs le truc pour réussir le trou d’un coup sur un des jeux du parcours. Contrairement aux enregistrements précédents, où la forte pluie causait des déviations aléatoires, la météo un peu plus clémente permet cette fois de recommencer ces démonstrations.

Fort de son trou d’un coup à ce jeu, c’est Carl qui est choisi pour montrer aux téléspectateurs comment réussir le deuxième trou.  Au retour de la pause publicitaire insérée après le douzième jeu, il explique sa technique : on doit viser un peu à gauche pour combattre la déviation naturelle vers la droite de la dalle de béton. Malgré ses explications détaillées, il passe tout juste à court de l’objectif du côté gauche. C’est très similaire à son match, où son dernier birdie remonte au cinquième trou.

Malgré ce manque de trous d’un coup, rien n’est joué. Carl maintient son plan de match pour conserver sa position de tête : attaquer pour le birdie sur tous les trous, même si la ligne entre le succès et l’échec est très mince, voire risquée.

Carl n’est pas le seul à connaître un passage à vide : la bourse croît sans interruption du huitième au treizième trou, atteignant un très intéressant 650 $. Sylvain reproduit l’exploit de son premier match en inscrivant seul un birdie pour mettre la main dessus. Il est encore trop tôt pour dire si elle lui suffira pour revenir comme champion boursier, car il reste encore 750 $ en jeu sur les trous restants.

Leur adversaire Guy Robillard profite d’une ouverture des autres participants pour mettre la main sur 150 $ au quatorzième jeu, Le Zigzag. Carl retrouve finalement le chemin de la coupe au trou suivant, enchaînant deux birdies rapides.

À cause d’égalités à répétition depuis le quinzième jeu, la bourse atteint maintenant 600 $. Les quatre joueurs inscrivent des normales au dix-huitième trou, puis reviennent au tapis de départ pour une prolongation utilisant le nouveau concept de la bagarre. Sylvain loge d’abord sa balle à 34 pouces (86 cm) de la coupe.

Carl est passé très près de la coupe à son premier essai. Comme cette nouvelle formule récompense l’audace, il met un peu plus de force sur sa balle, puis se voit récompensé quand elle se loge dans l’objectif. Obnubilé par l’émotion, il sautille, pompe son bras de joie et prend une longue marche victorieuse vers la sortie du terrain. Ses adversaires ne parviennent pas à faire mieux, donc il remporte sa première bourse du match, confirmant du même coup la victoire de Sylvain comme champion boursier. Grâce à sa carte de 32, Carl remporte à nouveau la victoire comme champion au pointage. Le tableau demeure inchangé pour la prochaine rencontre.


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