Au printemps 2020, la pandémie de COVID-19 interrompt la vie normale de la planète entière. Même le réseau RDS n’y échappe pas : la Ligue Nationale de Hockey a suspendu ses activités, tout comme la PGA et toutes les autres associations majeures. La station reste vaillamment à l’antenne, mais doit se rabattre sur la rediffusion de matchs du passé pour remplir sa grille horaire.
C’est dans ce contexte que le diffuseur contacte TVGO pour lui acheter les droits de la Coupe Mini-Putt 2012. On programme les quatre épisodes publiés huit ans plus tôt du 4 au 7 mai 2020.
À l’issue de la diffusion, le réseau se rend compte que l’intérêt des téléspectateurs pour le Mini-Putt est plus fort que jamais. Les cotes d’écoute dépassent des rediffusions de parties de hockey entre le Canadien de Montréal et les Nordiques de Québec ainsi qu’un championnat mondial de kickboxing.
On décide donc de faire revenir la discipline au petit écran pour l’année suivante. TVGO s’assurera de la production, alors qu’Urbania et Bell Média en feront la promotion.
Carl et Suzanne préparent en secret une liste de trente-deux joueurs, composée de seize élites et de seize amateurs.
La formule pressentie est radicalement différente du Défi Mini-Putt d’antan. Un élite et un amateur s’affrontent tout d’abord dans un duel de trois balles chacun où seul le birdie compte – celui ou celle qui en inscrit le plus est classé pour un match de dix-huit trous à bourses reportées.
Les seize perdants de la première séance de duels sont inscrits d’office à une revanche sous le même format pour classer huit joueurs de plus.
À l’issue des sept matchs à bourses reportées, on dispose de dix joueurs pour la grande bagarre finale – les sept meilleurs pointeurs ainsi que quelques meilleurs boursiers parmi les participants.
La première séance de duels est enregistrée à l’aube du 3 juillet 2021 au Mini-Putt de Shawinigan-Sud.
Comme l’histoire du Mini-Putt n’est pas à une coïncidence près, Mathieu Labrie pige son ami Carl Carmoni pour l’affronter dans un impitoyable duel sur le seizième trou du parcours Mini, La Culotte.
Carl joue premier. Il dépose sa balle au milieu du tapis de départ, puis ouvre légèrement la lame de son putter pour que sa balle heurte le coin droit du premier obstacle. Elle passe bien à l’écart.
Mathieu a pris des notes sur le rebond défavorable du vétéran. Il s’installe du côté gauche de la ligne médiane du départ, puis coupe légèrement sa Callaway Chrome Soft avec un élan latéral.
« Birdie ! »
Carl effectue son deuxième essai et passe encore bien à l’écart.
Mathieu pourrait sceller l’issue de sa brève rencontre en inscrivant un deuxième trou d’un coup consécutif. Il joue le même élan, mais sa balle passe cette fois légèrement à court du côté droit.
Le vétéran joue sa toute dernière balle – il doit absolument inscrire le trou d’un coup. Il décide spontanément de la déplacer légèrement vers la gauche, puis de jouer lui aussi une balle coupée. Comme au bon vieux temps, Carl hurle un « Donne-moé là ! » bien senti.
La production ajoute alors à l’image un caricatural texte déroulant jaune vif similaire aux dessins animés de Batman pour compléter visuellement le célèbre cri de Serge : « Biiiiirdie ! » C’est l’égalité.
Le seul représentant du Canada aux Mondiaux de 2017 doit maintenant prouver que l’élève est désormais plus fort que le maître. Il joue sa troisième balle.
Lorsqu’elle termine son rebond contre le deuxième obstacle, elle prend une ligne directe vers le trou. Mathieu est persuadé qu’il vient de remporter la victoire. Au dernier instant, sa balle contourne l’objectif de droite à gauche. Dépité, il lève les yeux au ciel.
On doit donc départager le gagnant du duel au mesurage.
Carl appuie la lame de son putter sur le coin gauche du départ pour placer précisément sa balle tel que lui a montré Réal Guimond il y a maintenant cinquante ans, puis joue une vitesse normale ralentie. Fébrile lorsqu’il constate qu’il répétera son coup parfait, il s’époumone : « Un repeat, un repeat ! »
La distance à battre est de zéro. Mathieu doit jouer la perfection pour égaliser son idole et ami et retourner en deuxième bagarre. Pour s’assurer du rebond idéal qui l’avait vu inscrire son birdie, il coupe sa balle encore plus vivement.
Tout comme lors de son troisième coup, il rate tout juste à droite de l’objectif. C’est fini pour lui.
Malgré leur modeste expérience devant leur propres caméras, les trois producteurs de Coupe Pro-Am 2014 Mathieu Labrie, Emilie Masson et Simon Turcotte-Langevin ont tous perdu leurs duels. Ils assistent donc à l’enregistrement des quatre premiers matchs à bourses reportées sur le Mini en tant que simples spectateurs. Ils auront une deuxième chance le matin du dimanche 4 juillet lors des duels revanche.
Emilie et Simon ont appris la semaine précédente qu’ils seront parents en mars 2022. Au lever, Emilie est très fatiguée à cause de sa grossesse et pense déclarer forfait. Simon la persuade de jouer au moins son duel – qui sait ce qui peut arriver ?
Son intuition est bonne, alors qu’Emilie dispose de l’amateur Patrick Lachance par deux birdies à zéro sur le dix-septième trou du Maxi, La Porte. Simon mord la poussière contre le talentueux Kévin Lebel, donc il doit maintenant encourager sa conjointe à l’extérieur du terrain comme le faisait Suzanne lorsque Carl s’élançait au Défi Mini-Putt. Il lui rappelle à la blague l’objectif premier à garder en tête pendant son match : « Remporte beaucoup de bourses, car un bébé, ça coûte cher ! »
Elle met finalement la main sur trois cents dollars au même dix-septième trou qui lui a permis de se classer dans son duel. Bien que ses trois adversaires viennent aussi d’y mériter leur place il y a quelques heures à peine, ils passent tous inexplicablement bien à l’écart de la coupe. Imperturbable, Emilie joue exactement le même coup, avec le même résultat. Elle n’a cependant pas inscrit assez de birdies pour passer en grande finale, donc son aventure d’être la toute première femme à jouer au Mini-Putt à RDS tout en étant enceinte de quatre semaines prend fin.
Sans trop de surprises, le vétéran Jocelyn Noël a mérité sa place en grande finale. La bagarre commence au tout premier trou du Mini, le Totem, où le vétéran de Beauport a la ferme intention de ne pas y subir une troisième défaite en carrière. Il joue une balle lente qui passe à droite de l’objectif, lui permettant une normale facile. C’est cette fois l’amateur Dave Mailhot qui heurte accidentellement un totem et se fait éliminer en inscrivant le bogey.
C’est au deuxième trou que Jocelyn sent la soupe chaude : il manque la coupe du côté droit sur son premier et son deuxième coup, et en est quitte pour un bogey. Son sort repose entre les mains des autres participants – à son grand regret, voilà une troisième finale qui peut se terminer en queue de poisson dès le tout début.
L’amateur Kévin Lebel a inscrit neuf birdies lors de son match Maxi. La chance tourne dans son cas, et il ne peut faire mieux qu’un double-bogey. Aussi incroyable que ça puisse paraître, Jocelyn Noël continue son aventure malgré sa malchance.
En bagarre au troisième trou, filmé à La Rivière, le vétéran de Beauport se met à nouveau en danger en inscrivant une distance entre sa balle et l’objectif de 17 pouces. C’est Serge Beaulieu, le conjoint de son ancienne partenaire en couple-mixte Rachel Routhier, qui est finalement éliminé quand sa balle légèrement trop forte s’éloigne à 25 pouces de la cible.
Ces deux contreperformances qui auraient pu coup sur coup lui faire perdre le match s’avèrent une bougie d’allumage pour Jocelyn. La partie passe au dixième trou du Maxi, l’Achaland, où il inscrit une normale suffisante pour vaincre Dari Cliche, qui fait preuve de malchance en tombant dans une trappe de cailloux.
Dany Leclerc cède le pas au jeu suivant, puis c’est au tour d’Alain Pratte.
Jocelyn affronte donc trois amateurs sur les derniers trous du match : Maxime Gervais, Dany Labarre et Joël Larche.
Le jeune Labarre a été recruté par Suzanne Carmoni alors qu’il pratiquait pour son tout premier tournoi. Elle a reconnu en lui l’approche méthodique de Sylvain Boucher et lui a offert d’office une place à RDS – son instinct était bon, car il s’est tiré d’affaire avec brio dans cette formule impitoyable.
Manquant son birdie au Super Monstre, il fait fi du désormais célèbre slogan de Carl, « C’est un ou c’est trois » et y inscrit une longue normale. Ce n’est pas suffisant, car ses trois adversaires répliquent par des trous d’un coup.
Maxime Gervais est le prochain à tomber au combat. Au cours de ses quelques présences télévisées en 2022, il s’est déjà développé deux mouvements signatures. Il lève tout d’abord la lame de son bâton au ciel d’un aller-retour rapide comme s’il armait une carabine imaginaire, puis pointe la coupe du doigt lorsque sa balle y pénètre en un seul coup. Dans son rôle d’analyste, Carl est très impressionné par la force de caractère du jeune joueur.
Le titre est finalement accessible à deux survivants. Jocelyn Noël a réussi son pari en restant en vie jusqu’à la toute fin. Il doit maintenant affronter le quilleur d’exception Joël Larche, qui a inscrit plusieurs dizaines de parties parfaites en carrière sur des allées aussi bien canadiennes qu’américaines. Le stress d’être filmé pour la première fois au Mini-Putt ne semble pas l’affecter – son jeu est irréprochable depuis le début de la série.
On filme d’abord au ralenti une marche triomphale des deux derniers aspirants. Fidèle à la coutume établie depuis 1991, c’est au Plateau, ultime trou du Mini, que se décidera le vainqueur du championnat.
Joël joue premier. Il tente un birdie par la porte avant. Sa balle légèrement trop forte contourne la coupe et s’immobilise dans le coin arrière gauche de l’énorme plateau supérieur. Victime d’une déviation de la dalle de béton sur son deuxième coup, il inscrit le bogey.
La table est mise pour que Jocelyn puisse finalement venger toutes les malchances qui se sont abattues sur lui dans sa carrière et effacer une fois pour toutes son détestable surnom d’Éternel Deuxième.
Derrière leurs micros, Serge et Carl argumentent sur la stratégie que prendra le joueur élite. Serge est persuadé que le vétéran attaquera pour le birdie au risque de se mettre en danger. Carl est plutôt persuadé qu’il jouera conservateur pour une normale facile.
Dans la tête de Jocelyn, tout ce qui importe maintenant est de se concentrer pour frapper un élan parfait.
Sa balle monte l’abrupte pente, puis frappe la bande de fond légèrement à droite du centre. Tout comme Carl connaissait la conclusion de son coup avant même de l’avoir frappé lors de la Course de Versailles, Noël a maintenant la certitude qu’il donnera raison à Serge en inscrivant le birdie.
Sa balle revient lentement tout droit à l’objectif.
Tel un Carl qui encourage vivement sa balle, Jocelyn hurle maintenant à pleins poumons : « VIENS T’EN, VIENS T’EN, OUIIIIIIII MONSIEUR ! »
Après tant d’amères défaites en bagarre, c’est finalement la victoire pour le grand Jocelyn Noël !

Le diffuseur national Radio-Canada offre à chaque 31 décembre à vingt-trois heures précises une désormais célèbre revue de fin d’année, le Bye-Bye. C’est la seule chaîne de télévision à travers le monde entier qui offre une rétrospective humoristique des événements marquants de l’année qui s’achève. Évidemment, pour assurer la qualité des sketchs, on compte sur une équipe d’auteurs de tout premier plan.
À l’automne 2021, Yves P. Pelletier, membre fondateur de RBO, fait partie de cette équipe du tonnerre. L’occasion est toute trouvée : pour fêter le retour du Mini-Putt à RDS, il propose aux anciens membres du groupe de se réunir une dernière fois pour reprendre le sketch fondateur de 1986 à la sauce moderne.
Nul besoin de dire que tous ses anciens collègues sans exception acceptent d’embarquer dans l’aventure, même Richard Z Sirois et Chantal Francke, qui avaient quitté tour à tour la formation avant qu’elle ne se dissolve officiellement au milieu des années quatre-vingt-dix.
Maintenant âgés dans la soixantaine, les membres du collectif n’ont rien perdu de leur mordant. Le sketch qu’ils produisent pour le Bye-Bye 2021 s’appelle le « DéfiCIENT Mini-Putt » et est diffusé sur les ondes de « RBS ». On y caricature amicalement les joueurs qui se sont élancés sur les pistes de Shawinigan-Sud à l’été précédent.
Danny Legros et Ben Bigras reprennent du service à l’animation. Plus moustachus que jamais, ils souhaitent la bienvenue aux téléspectateurs en leur rappelant les forces en présence : « Ce sont toujours les mêmes gnochons qui jousent, ou leurs enfants, cousins ou conjoints, qui sont parfois les trois en même temps ! »
En dépit de leur passion commune pour le sport, le choix du Mini-Putt n’est pas innocent pour les membres de RBO. En effet, ce format de sketch évite d’être pris dans un carcan imposé par des personnages plus définis. On peut ainsi parodier plusieurs événements différents de l’actualité en créant des trous qui en sont directement inspirés sans autre fil conducteur qu’un championnat de golf miniature.
On y voit ainsi le trou « Le Troisième Lien, anciennement La Rivière », qui référence l’énorme projet de tunnel routier entre Lévis et la ville de Québec proposé par le gouvernement provincial.
Le nouveau sketch référence directement celui de 1986 : au lieu du « Robineux » interprété à l’origine par Bruno Landry, c’est tout un campement d’itinérants que le célèbre joueur « Denis Boulotte » doit maintenant éviter avec sa balle.
Clin d’œil suprême : on reprend même l’image d’archives de la famille Carmoni qui passe lentement dans le stationnement du Mini-Putt Jean-Talon dans sa rutilante Pontiac Ventura brune.
À l’issue de l’émission qui s’est conclue peu après le compte à rebours de minuit, on présente aussitôt un reportage sur les coulisses du tournage.
André Ducharme en profite pour faire une rétrospective qui résume parfaitement la quintessence de ce jeu imaginé par Jean Benoît. Selon le célèbre comédien et auteur, le succès du Mini-Putt est tellement énorme à travers les années que Rock et Belles Oreilles ne pouvait faire autrement que d’en faire le fondement de leur tout premier et de leur tout dernier sketch à la télévision.
Dans sa maison de l’Île-Perrot, Carl Carmoni lève sa désormais célèbre canette de Pepsi au ciel pour célébrer ces sages paroles, puis va se coucher aux côtés de sa femme Suzanne.
Alors qu’il navigue entre la conscience et le sommeil, un cri enthousiaste prononcé il y a très longtemps traverse le temps et retentit dans sa tête comme si c’était hier, lui rappelant pour un instant la gloire du passé : « Birdie ! Birdie pour Carmoni ! »
Mais quelle aventure tout de même ! Toute cette vie changée à jamais à cause d’un simple jeu formé de tapis de feutre, de bandes d’aluminium et d’une dalle de béton que deux amis ont voulu essayer par hasard un soir de juillet 1970.
Le guerrier qui n’abandonne pas cède finalement à la fatigue et s’endort le sourire aux lèvres en pensant aux nombreuses parties de Mini-Putt qu’il jouera l’été venu.
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