Chapitre 33 – Formule web pour vétérans inoubliables

Au printemps suivant, le diffuseur TVGO présidé par Patrick Espardès convoque Carl à ses bureaux au Stade Olympique de Montréal. Voilà maintenant douze ans que le Mini-Putt n’est plus diffusé au petit écran, et la petite firme de production veut mettre un terme à cette véritable disette en produisant la Coupe Mini-Putt 2012.

Oublions cependant RDS ou tout autre réseau majeur – TVGO enregistre déjà diverses compétitions sportives et les met en ligne sur internet. La compétition nouvelle sera donc téléversée sur la plateforme YouTube, où les anciens et nouveaux fans pourront y revoir leurs idoles dans une série de quatre matchs.

Pour assurer plus de visibilité, TVGO compte sur Annie Dubé, la femme de Patrick, qui dispose de nombreux contacts dans les médias à travers sa firme Phos Communication. Elle possède ainsi un grand réseau de connaissances grâce à son ancien emploi à Radio-Canada, où elle a même côtoyé un certain Serge Vleminckx.

On approche le commentateur vétéran, et il accepte de se joindre à l’aventure. Ses anciens comparses Jocelyn Noël et Carl Carmoni reprennent du service à l’analyse. On prépare une courte liste de joueurs pour l’enregistrement – malheureusement, Dari Cliche doit se désister pour des raisons familiales, mais des grands noms de la télévision comme Éric Larivière, Michel Durand, Alain Girouard, et Suzanne Carmoni sont présents.

Pour les affronter, Carl sélectionne des amateurs qui se démarquent dans ses divers tournois. Ils ont donc enfin la chance de prouver leur mérite dans une formule en simple comme au bon vieux temps.

On tourne la série au Mini-Putt de Shawinigan-Sud. Alors que le terrain manquait d’amour et surtout d’entretien, il a été repris par Jean-Pierre Wellman en 1996. Le nouveau propriétaire y a depuis réalisé des travaux titanesques pour le remettre en état : nouveaux tapis, installation de nouveaux totems dont sa propre caricature en orne la face avant, amélioration du confort des participants avec plusieurs nouveaux bancs et porte-gobelets, et ainsi de suite.

Arrive le jour J – tout comme les séries de TVSQ et celles en 1999 et 2000, on enregistre le commentaire en direct en même temps que se déroule le match. Localisé au milieu d’un parc, le terrain de 36 trous ne s’adosse à aucun salon de quilles ou tout autre bâtiment élevé. La production échange donc la location gratuite d’une plateforme élévatrice contre une commandite annoncée dans l’émission. On stationne l’imposant véhicule contre la clôture qui longe les derniers trous du parcours Maxi.

Serge et Carl prennent place à bord, puis en commandent la montée pour avoir une vue dégagée du parcours Mini, qui se trouve à l’opposé de leur position. À près de dix mètres d’altitude, Carmoni a le vertige. C’est au tour de Serge d’être le pilier qui assure la solidité de l’équipe d’animation, à la manière d’un Claude Ricard apparemment invincible au vent glacial sur le toit du salon de quilles Le Boulevard en 1988.

Le premier match voit l’amateur Nicolas Thellend affronter trois anciens joueurs élites de la télévision, et non les moindres : Alain Girouard, Jocelyn Noël et Éric Larivière. Le jeune Thellend et le vétéran Larivière connaissent un bon début de match, alors que les deux autres joueurs semblent, pour reprendre l’expression consacrée, avoir de la difficulté à acheter des birdies sur les premiers trous.

La situation s’inverse au début du deuxième neuf, où le grand Noël inscrit les quatre birdies dont il a besoin pour remporter la victoire à la fois au pointage avec un score de 30 ainsi qu’aux bourses avec 180 $. Il faut dire que les moyens sont plus limités qu’à la belle époque. On joue maintenant les six premiers trous pour 20 $, les six du milieu pour 25 $ et les six derniers pour 30 $.

Tout comme au Défi Mini-Putt d’antan, le total de bourses a encore priorité sur la carte de pointage en termes de classement pour la grande finale. Éric Larivière profite d’une déconfiture de Nicolas Thellend au dix-huitième trou pour passer comme deuxième champion du match avec 31 coups inscrits à sa fiche.

La deuxième rencontre inverse complètement le ratio élites / amateurs. Suzanne Carmoni est la seule qui représente les joueurs professionnels. Elle affronte trois joueurs qui en sont à leur première présence devant les caméras : Hugo Deschênes, Charles Trottier et Jean-Sébastien Gladu.

Au deuxième trou, Charles inscrit le birdie. Suzanne envoie elle aussi une balle parfaite; Serge met la table en voyant la trajectoire idéale. À cause du soleil, il voit très mal le moniteur vidéo installé dans son perchoir. Il ne voit donc pas la balle pénétrer à la coupe. Au lieu de son cri Birdie coutumier, il ricane d’un « hé hé hé » très inhabituel en voyant le sourire discret de célébration de l’épouse de Carl.

Suzanne connaît l’enfer au onzième jeu, Le Carrefour. Elle passe accidentellement du mauvais côté de l’obstacle triangulaire, puis sa balle dévie légèrement à court de l’objectif à son troisième coup, puis aussi à son quatrième. Elle inscrit finalement un triple bogey, ce qui l’exclut de la victoire au pointage.

Jean-Sébastien Gladu remporte 85 $ au quatorzième trou, ce qui prive également Suzanne d’une victoire possible au niveau des bourses. Il n’en reste pas assez d’ici la fin du match pour dépasser le jeune étudiant en droit, qui inscrit un dernier birdie pour la route au redoutable Monstre.

Charles Trottier remporte finalement la victoire au niveau du pointage avec 32, tandis que Jean-Sébastien Gladu obtient 120 $ supplémentaires en bagarre, pour un total de 305 $. Les amateurs ont triomphé sur toute la ligne !

Carl redescend de la plateforme élévatrice juste à temps pour son propre match; Jocelyn prend sa place aux côtés de Serge. La troisième rencontre se joue sur le Maxi. Les amateurs Maxime Roby et Richard Bourassa affrontent Carl et l’élite Michel Durand, dont la dernière apparition télévisée remonte à l’année 1995 au complexe Dam-en-Terre d’Alma.

Le parcours orange s’avère tout un défi pour les participants, car personne ne parvient à jouer une partie sans erreurs. Au neuvième jeu, Carl touche accidentellement à sa balle en plaçant son putter pour jouer sa normale. Victime d’un coup de pénalité, il inscrit finalement un double bogey.

Richard Bourassa tombe pour sa part dans la deuxième trappe du dixième trou, L’Achaland, puis contourne la coupe sur ses deux élans suivants. C’est le triple bogey.

Le jeune Maxime Roby est un fier compétiteur. Jouant depuis seulement un an, il tient tête aux deux vétérans ainsi qu’à Richard, qui, en dépit de son statut officiel d’amateur, est tout de même le meilleur joueur local de Shawinigan-Sud.

Malgré son excellent match, Maxime inscrit un double bogey au Super-Monstre alors que Michel Durand se sort pratiquement du match avec six. Richard obtient pour sa part une normale à l’arrachée. Carl ne s’en laisse pas imposer. Il a toujours su tirer son épingle du jeu à ce trou réputé extrêmement difficile – Jocelyn rappelle que l’ancien joueur de Fabreville l’a réussi sept fois sur huit en carrière au petit écran.

Exploitant sa ligne habituelle qui suit le rebord de la trappe de cailloux, Carl joue une vitesse parfaite. Comme prévu, sa balle se fait rediriger par le vallon causé par le béton décoffré trop rapidement. C’est le birdie, et Serge ressort son expression destinée à l’origine au neuvième trou d’un coup consécutif d’Éric Larivière en 2000 : « Incroyable, renversant, suuuuuperbe ! »

Commençant premier au seizième trou, Carl place sa balle à une demi-longueur de lame de putter du coin droit. Lors de sa préparation, cette ligne lui accordait le birdie à tout coup. Cependant, sa balle dévie maintenant fortement à gauche malgré un élan d’apparence parfait.

Regardant au sol, Carl comprend vite pourquoi son coup a inexplicablement échoué. Comme le coin droit du tapis retroussait un peu par manque de colle, on l’a carrément coupé pour que le terrain paraisse bien à la télévision !

À l’issue de la rencontre, une triple égalité subsiste entre Carl, Maxime et Richard; Michel a seulement un coup de retard. Il reste 100 $ à remporter, ce qui suffirait à faire passer un des quatre joueurs comme champion boursier.

En bagarre, un Carl très confiant loge sa balle à 5 pouces et demi (14 cm) de la cible. Richard le bat finalement par 1 pouce (2.5 cm), remporte la bourse et passe en finale. Maxime remporte ainsi la rencontre comme champion au pointage.

Éliminé, Carl remonte aussitôt dans la plateforme élévatrice pour commenter la grande finale.

Tout comme lors des saisons 1991 et 1992, c’est le format de la bagarre qui permet de départager le grand gagnant de la Coupe Mini-Putt 2012.

Jouant premier, Jocelyn Noël veut à tout prix éviter de frapper un totem, donc il s’assure de passer bien au centre au premier trou du match. Il inscrit la normale. Pas de chance : les neuf concurrents font de même.

On retourne donc au mesurage. Jocelyn joue une balle légèrement trop rapide qui contourne la coupe de droite à gauche. Le verdict de l’arbitre Alain Girouard est sans appel : 37 centimètres. Les autres concurrents jouent des balles très lentes tout juste pour se rapprocher de l’objectif sans le dépasser

Comme lors de sa saison record en 1992, Jocelyn Noël tombe au combat au tout début de la grande finale. Il serre la main des autres participants, sourit brièvement à la caméra, puis s’éloigne un peu pour regarder la conclusion du match duquel il vient de se faire exclure encore une fois dès le tout premier trou.

Gilles Girard, Charles Trottier, Jean-Sébastien Gladu et Thérèse Fournier sont les prochains à être éliminés. Le match est maintenant rendu sur le Maxi, où le vétéran du Défi Mini-Putt 1990 Stéphane Goyette inscrit un double bogey et est à son tour exclu du match.

Au Super Monstre, Maxime Roby remporte sa bagarre au mesurage contre son grand ami Marc-André Paquette.

Les trois joueurs restants prennent le chemin de l’ultime trou du parcours orange. Richard loge sa balle à 5 cm, alors qu’Éric Larivière réussit le birdie. L’aventure de Maxime se termine donc au neuvième jeu sur les dix de la finale. Cependant, sa performance exceptionnelle ne passe pas inaperçue, et il se fait décerner le titre de Révélation de la Coupe Mini-Putt 2012.

On conclut la rencontre ultime au dix-huitième jeu du Mini. Richard contourne d’abord la coupe de gauche à droite et inscrit une très longue normale. Éric tente aussi le birdie, mais contourne du côté opposé. Il passe un peu à court de la coupe sur son deuxième coup.

Richard Bourassa est le champion de la Coupe Mini-Putt 2012 !

Trou #15 du Maxi : Le Super Monstre

Quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un tournoi régulier organisé par les Carmoni au Mini-Putt de Black Lake le samedi 7 juillet 2012, Jocelyn a l’opportunité de venger sa deuxième mauvaise finale en carrière.

Faisant équipe avec Jacques Labbé, un joueur local, il entame la deuxième partie sur les trois de son match Pro-Am sur le parcours du Maxi.

Jacques insiste pour jouer premier. Dès le départ, il inscrit huit birdies consécutifs. Déjà, Jocelyn a un fort sentiment de déjà-vu. Cependant, la séquence s’arrête là, car son partenaire inscrit une normale au neuvième jeu.

Jocelyn veut maintenant réussir un neuf parfait. Concentré à l’extrême, il loge comme prévu la balle dans la coupe.

Voilà le neuf parfait. C’est exceptionnel !

Au dixième trou, porté par cet élan, il inscrit à nouveau un birdie sur la normale de Jacques. Même chose au onzième, douzième, treizième, quatorzième jeu !

Voilà maintenant quatorze trous d’un coup consécutifs. L’équipe vient d’égaliser le record des Buist inscrit en 1987.

Jacques connaît une contreperformance au redoutable Super Monstre avec un bogey. Jocelyn n’hésite même pas : hors de question de jouer conservateur pour assurer la normale. Il attaque pour le trou d’un coup.

C’est le birdie ! Quinze consécutifs !

Dans la tête du joueur élite de Beauport, qui vient de réussir sept trous d’un coup d’affilée, une question l’assaille. Pourquoi pas un huitième ?

Profitant d’une autre normale de son partenaire, il loge encore une fois sa balle dans la coupe au seizième trou. Maintenant, ils sont quittes : huit birdies consécutifs chacun !  

Les deux derniers trous sont très faciles. Jocelyn inscrit un dix-septième birdie pour la formation.

Tous les autres joueurs du tournoi ont interrompu leur partie. Tous les regards sont maintenant portés sur cet improbable duo.

Jocelyn est un quilleur redoutable, qui a inscrit plusieurs parties parfaites en carrière. Lorsqu’il aborde un dixième carreau précédé de neuf abats, il a remarqué que sa lourde boule lui semble avoir perdu tout son poids tellement sa concentration est aiguisée. Il vit maintenant la même chose et voit la ligne qui mène sa balle à la coupe du dernier trou du Maxi.

Pour la seule fois du match, il insiste pour jouer premier; Jacques acquiesce.  

Jocelyn fait l’élan qu’il a réalisé mille fois en pratique. Comme le terrain de Black Lake est joué en style libre, il heurte la bande de droite dans la montée, puis complète en frappant en plein milieu l’obstacle prévu pour rediriger sa balle à la coupe.

Il ne voit pas sa balle pénétrer dans le trou, mais les applaudissements tonitruants de tous les compétiteurs veulent tout dire.

Jacques et lui viennent d’inscrire la deuxième partie parfaite en équipe de l’histoire du Mini-Putt. À l’échelle de la province, l’exploit individuel n’a d’ailleurs jamais été revendiqué sur une surface de feutre.

Les détenteurs de la première partie parfaite, Dari Cliche et Martin d’Andrieu, l’avaient réalisée sur ce même terrain de Black-Lake, mais sur le parcours Mini et lors d’une partie hors-compétition.

Cependant, Jocelyn et Jacques sont les premiers à inscrire une fiche de dix-huit birdies en tournoi. Carl leur fait fabriquer à ses frais deux plaques commémoratives pour célébrer cet exploit unique.


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