Chapitre 19 – La fin du putter Par-Right

À la fin du printemps 1993, Carl joue un tournoi de début de saison au Mini-Putt de Delson. Armé de son fidèle Par-Right, il tente d’inscrire des pointages intéressants. Cependant, ce terrain dispose, tout comme le Versailles, de tapis plus épais que la moyenne. On doit donc jouer les balles avec un peu plus de vitesse pour compenser la friction accrue.

Mauvaise nouvelle : cette surface de jeu est peu à peu installée partout en province pour remplacer les tapis d’origine installés lors de la construction des terrains et qui commencent à montrer leur âge.

Depuis quelques temps, Carl considère que son vieux putter lui nuit plus qu’il ne l’aide. Son poids ultraléger n’est plus compatible avec le jeu plus rapide requis par les nouveaux tapis. L’inertie étant ce qu’elle est, Carl n’est pas allé magasiner de nouveau bâton et il modifie à la hausse les cotes de vitesses inscrites dans ses cahiers de notes pour compenser.

Lors du tournoi de Delson, il rate coup sur coup le quatorzième, le seizième, le dix-septième et même le dix-huitième jeu à cause de vitesses trop lentes, inscrivant même un quadruple bogey sur le dernier trou. Cette mauvaise séquence le conduit directement dans la portion inférieure du tableau de pointage.

À la fin du tournoi, Carl prend une décision. S’il garde son putter Par-Right, il sait très bien qu’il trouvera toujours des raisons de ne pas aller acheter un autre modèle plus lourd.

Il prend la mince tige du bâton dans ses mains et, le sourire aux lèvres, la plie jusqu’à ce qu’elle se rompe. Le fidèle Par-Right, compagnon de tous les instants depuis 1970, finit en morceaux dans la poubelle du Mini-Putt. Cette fois, contrairement à son huitième match du Défi Mini-Putt 1991, Carl ne l’y ramassera pas.[i]

Trou #1 du Maxi : Les Cailloux

Le lendemain, Carl se présente à une boutique en face du terrain de golf de Dorval. Le temps presse : il doit participer au premier enregistrement de la saison du Défi Mini-Putt enregistré à St-Eustache dans quelques jours, et il n’a plus de bâton ! Il en essaie rapidement quelques-uns, puis arrête son choix sur un putter à tête grise qui est plus lourd que son défunt Par-Right. Le prix de 29.99 $ lui semble raisonnable. Ça devrait faire l’affaire.

Carl prend ensuite la route du Mini-Putt de Saint-Eustache, terrain administré par le joueur élite Ron Poliseno. Il fait quelques coups de pratique sur le parcours Mini, se rendant compte qu’il est beaucoup plus propice aux birdies que ne l’est le Jean-Talon. Il prévoit déjà connaître un meilleur début de saison qu’en 1992.

Cependant, les Longtin père et fils, nouveaux propriétaires de Mini-Piutt International, ont modifié la formule du Défi Mini-Putt au cours de l’hiver. Alors que les trois premières saisons étaient une compétition en simple, le nouveau format sera une compétition en équipe de type deux balles, meilleure balle.

Fort de sa victoire au tout dernier tournoi régulier de la saison 1992, Carl participera au premier match télévisé de 1993. Par recoupements, il détermine que cinq autres joueurs sont sélectionnés pour la même rencontre : le gagnant de la finale précédente Gilles Bussières, la finaliste Hélène Brousseau, son ami depuis la saison 1991 Sylvain Boucher et les vétérans Claire Ouimet et Marco Trottier.

Comme les équipes ne sont pas encore formées, Carl ne sait pas encore lequel de ces joueurs sera pigé pour jouer avec lui. Lors de ses séances de pratique, il ne peut donc pas trop ouvrir son jeu auprès de ces cinq personnes, car quatre deviendront forcément ses adversaires.

Le matin du tournage arrive, et avec lui vient le tirage des membres des diverses équipes. Robert Longtin pige le coupon portant le nom de Carl. La tension est à son comble – avec qui jouera-t-il ? Robert met sa main dans le chapeau une deuxième fois : Sylvain Boucher !

Les deux comparses se sautent pratiquement dans les bras. Alors qu’ils jouaient l’un contre l’autre en simple et ont quand même réussi à s’influencer positivement, voilà qu’ils joindront leurs forces pour tenter d’inscrire le plus de birdies possibles.

Sylvain Boucher, adversaire de Carl en 1991 et coéquipier en 1993

La formule 1993 ne fait plus la belle part aux bourses ni au total des coups pour le classement final. C’est maintenant plutôt le nombre total de trous d’un coup inscrits par chaque équipe qui fait foi de tout. Les erreurs en réduisent le nombre : si une équipe inscrit dix birdies et deux bogeys, elle obtient huit points au classement. Si elle remporte le match par la meilleure carte de pointage, elle gagne son retour la semaine suivante, où elle peut améliorer son score cumulatif.

Carl et Sylvain prennent quelques minutes pour parler stratégie. Contrairement aux années TVSQ, où l’ordre des joueurs était imposé, les participants de la saison 1993 peuvent décider à chaque trou qui est le partant et qui est le releveur. Les deux partenaires veulent s’assurer d’optimiser cette alternance pour que chacun joue avec le maximum de confiance.

Construit dans la deuxième vague entamée en 1985, le terrain de St-Eustache a été la victime de la baisse du contrôle de la qualité de construction. Comme Jean Benoît ne supervise plus personnellement les travaux, c’est maintenant aux nouveaux franchisés de régler les détails avec l’entrepreneur pendant que les ouvriers effectuent leur travail.

À partir des plans officiels de Mini-Putt International, le propriétaire en devenir doit tenter de corriger les erreurs de positionnement de l’entrepreneur dans l’emplacement exact des coupes, des bandes et des divers obstacles.

Certains jeux n’ont ainsi pas la longueur officielle : ils sont parfois plus courts que ce qui est prévu dans les plans. Le douzième trou du Maxi, La Soucoupe, n’a souvent pas l’enfoncement caractéristique autour de la coupe qui lui donne son nom. Les bosses des deux parcours sont régulièrement trop basses ou trop hautes par rapport aux spécifications. Bref, les non-conformités sont nombreuses sur les terrains construits à cette époque.

D’entrée de jeu, Carl se méfie du trou numéro sept du St-Eustache, La Rivière. À la suite d’une prévisible mauvaise interprétation des plans par la firme de construction, la bande arrière est installée beaucoup plus près de la coupe qu’au Jean-Talon. Le plateau arrière est donc d’autant plus court, ce qui augmente drastiquement la possibilité de retomber dans la rivière, causant un coup de pénalité. Lors de sa pratique, il a bien des difficultés à doser correctement sa vitesse.

Un autre changement majeur secoue le Défi Mini-Putt. Après la saison 1990 coanimée avec Claude Ricard, à qui Serge reprochait le rôle trop important qu’il prenait au micro, les saisons 1991 et 1992 sont commentées en solo. Les Longtin et les producteurs décident que l’année 1993 verra l’arrivée d’un nouvel analyste, qui a justement passé tout l’hiver à réfléchir à sa carrière d’élite du Mini-Putt.

Pendant la réflexion du joueur en question, le téléphone a sonné. Les producteurs ont assisté aux tout débuts de sa remise en question et ont une proposition à lui faire : coanimer l’émission avec Serge.

Il accepte et décide au printemps d’investir dans un cours en animation télévisuelle afin d’améliorer sa prononciation, déjà très bonne, pour qu’il ait la prestance requise au petit écran.

Lors du premier match de la saison, Claudine Douville présente ce nouveau membre de l’équipe aux téléspectateurs. La caméra doit cadrer plus largement pour qu’elle et son collègue apparaissent ensemble à l’écran, car l’animatrice lui arrive un peu en bas du niveau des épaules. Un sourire lui barrant le visage, vêtu d’un polo noir aux couleurs de RDS, le « petit nouveau » fait son apparition : c’est Jocelyn Noël !

D’emblée, le joueur de Beauport prend ses repères aux côtés de Claudine et de Serge dans l’introduction. Par la suite, il doit attendre la conclusion du match pour revenir à l’écran, car la description du match est encore une fois enregistrée en différé dans les studios de RDS.

Lorsque le match commence, Jocelyn décide de se trouver une cachette à partir de laquelle il pourra observer le jeu et prendre des notes sans qu’une des nombreuses caméras ne le filme par inadvertance. Il ne veut surtout pas briser l’illusion en apparaissant à deux endroits en même temps : au petit écran en train de regarder les joueurs et en studio à enregistrer sa piste de voix.

Carl commence sa saison 1993 avec un birdie au premier jeu en égalisant celui de Claire Ouimet. La bourse est reportée au trou suivant, où la partenaire de Claire, Hélène Brousseau, parvient à la remporter en exploitant une ouverture laissée par les deux autres équipes.

Fort de la confiance mutuelle établie entre lui et Carl, Sylvain enchaîne quatre trous d’un coup rapides aux troisième, quatrième, cinquième et sixième jeux. Le premier joueur s’inverse, car l’équipe est maintenant rendue à La Rivière, bête noire du vétéran Carmoni. Fidèle à sa prévision, il frappe la bande de fond avec un coup légèrement trop fort, redescend dans les cailloux, puis inscrit un double bogey.

Imperturbable, Sylvain efface l’erreur de son partenaire avec une normale, puis Hélène profite d’une autre ouverture pour encaisser une bourse de 300 $. Carl reprend immédiatement son air d’aller avec deux trous d’un coup successifs.

À la mi-match, l’équipe Carmoni / Boucher dispose donc d’un pointage de 11, qui correspond à sept birdies. Malgré ce score enviable, ils sont néanmoins un coup derrière Claire et Hélène, les meneuses du match avec huit jeux réussis sur neuf.

Sylvain maintient la pression sur l’équipe féminine en rétablissant l’égalité au quatorzième trou et en prenant la tête au quinzième. Carl connaît une légère baisse de performance dans le deuxième neuf en inscrivant seulement des normales, mais il se reprend en maîtrisant sans surprise le dix-septième jeu.

À l’image du Versailles, l’équerre allongée installée au terrain de Saint-Eustache assure pratiquement le trou d’un coup. De plus, voulant améliorer les pointages des amateurs sur son terrain, le gérant et co-propriétaire Ron Poliseno a même demandé à son ami Jacques Beaulieu de meuler la surface du béton en forme de léger vallon à proximité de la coupe pour y rediriger toute balle qui passerait sinon à court d’un des deux côtés. Le birdie est donc quasiment automatique, et les deux autres équipes parviennent aussi à l’inscrire.

La chance de Sylvain tourne au dernier jeu, quand sa balle redescend du plateau. Il inscrit un double-bogey, mais Carl lui rend la monnaie de sa pièce du septième trou en réussissant une normale.

Avec douze birdies, l’équipe Carmoni / Boucher est donc classée pour un retour la semaine suivante. L’équipe d’Hélène et de Claire leur a offert une chaude lutte, mais doit finalement s’incliner par un seul coup de différence.

Les deux joueurs font preuve d’une synergie totale; quand l’un d’eux connaît une contre-performance, l’autre rattrape aussitôt l’erreur. Ils sont donc extrêmement motivés de jouer leur prochain match.

Quelques jours plus tard, Jocelyn Noël prend le chemin de Montréal afin d’aller enregistrer l’analyse du match dans les installations de RDS. La réceptionniste lui tend une carte d’employé, puis le laisse explorer les studios à sa guise en attendant que son nouveau collègue Serge arrive.

Un grand fan de sport télévisé, Jocelyn écoute religieusement la quotidienne Sports 30, qui offre un récapitulatif des diverses performances sportives des vingt-quatre dernières heures. Le décor de l’émission demeure assemblé en permanence dans un des studios. Pour tromper l’attente, un Jocelyn avec des étoiles dans les yeux s’assoit dans la chaise de l’animateur et prétend remplir son rôle en simulant qu’il lit les nouvelles sportives du jour. Serge est arrivé entre-temps et, de la porte entrouverte, regarde son nouveau collègue un peu trop impressionnable s’imaginer en train d’animer une émission. Il lui lance : « t’en viens-tu, la vedette ? », puis quitte le studio.

Jocelyn quitte la chaise de l’animateur, un peu gêné. Fébrile, il anticipe déjà que sa description sera enregistrée dans un studio aussi énorme. Serge a une réponse pour lui avant même qu’il l’interroge : ouvrant la porte d’un local à peine plus grand qu’un placard à balais, il lui annonce : « on est arrivés ! »

Dans ce local exigu, les deux collègues s’assoient pratiquement épaule contre épaule devant un moniteur. Chacun a un microphone et des écouteurs. Avant de commencer, Serge s’adresse à Jocelyn en le dévisageant intensément : « Il y a une ligne que tu ne dois pas dépasser : quand je parle, tu attends ton tour. Si le joueur le fait, il y a juste moi qui crie Birdie. »

Clairement, Serge ne veut pas la redite d’une frustration causée par un analyste trop exubérant qui parle en même temps que lui. Sachant désormais à quoi s’en tenir, Jocelyn attend que l’équipe technique lance l’enregistrement. C’est parti !


[i] Carl ne l’y ramassera peut-être pas, mais le joueur élite François Laramée, qui a assisté à la scène, si. Celui-ci fera réparer la tige de l’ancien bâton de Carl et le gardera ensuite précieusement comme souvenir. Carl rachètera un peu plus tard un bâton Par-Right usagé mais sinon identique à celui qu’il a brisé à une joueuse locale de Delson pour le conserver dans sa collection en tant que son « premier » putter.



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