Chapitre 18 – « Il quitte le terrain ! »

Le match ultime de la saison 1992 est finalement arrivé. La formule est identique à celle de la saison 1991, et pas moins de dix joueurs prennent le départ au premier trou.

La ligne idéale du Totem au Mini-Putt Versailles exige de déposer sa balle au coin droit du départ et de viser à gauche pour frôler le troisième totem afin de bénéficier d’une pente de gauche à droite à proximité de la coupe. C’est toutefois une ligne risquée, car un coup joué légèrement trop à gauche frappe l’intraitable sculpture de plein fouet.

Fort de son total de 4 900 $ en bourses pour la saison, c’est Jocelyn qui joue le premier coup de la finale. Il ne veut pas frôler le désastre d’aussi près avec une trajectoire risquée contre le totem, car il y aura sûrement quelqu’un de plus malchanceux que lui au pointage s’il inscrit une normale.

Sa balle passe donc un peu à droite du dangereux troisième totem, puis bifurque du côté droit de la coupe, qu’elle contourne vers la gauche. Il inscrit un pointage de 2.

La vétérane Hélène Brousseau tente le même coup que Jocelyn. Elle fait preuve de chance quand sa balle évite la coupe, frappe la bande de fond et revient s’y loger.

Réjean Grenier voit encore une fois la chance lui sourire : sa balle contourne du côté droit, frappe la bande de fond, contourne du côté gauche et chute finalement dans la coupe !

Les Carmoni égalisent tout deux la marque de Jocelyn. Ils n’ont pas à s’en inquiéter : pas moins de sept joueurs parmi les dix aspirants reviendront pour s’affronter à l’impitoyable mesurage. L’arbitre Robert Longtin prépare son ruban à mesurer.

Jocelyn Noël est le tout premier à s’exécuter. Comme il est passé à droite de l’objectif dans la portion au total des coups, il décide de donner tout juste un peu plus d’angle vers la gauche. Il a l’intention de marquer la peinture du troisième totem avec sa balle pour inscrire une distance nulle en effectuant le birdie. Il a vu Lucie Bussières le réussir de cette façon tout juste devant lui, donc il sait que c’est faisable.

L’angle de sa lame de putter pivote de façon imprévue à l’impact – Jocelyn a raté son élan. Malgré tout, il effectue une continuité de mouvement irréprochable. Animée d’une rotation parfaite, sa balle prend donc une trajectoire très rectiligne vers le côté gauche, que nulle imperfection de la dalle de béton ni de débris sur le tapis ne peut maintenant faire dévier.

Jocelyn marque effectivement la peinture du totem; cependant, c’est sur la face avant que sa balle laisse son empreinte.

Toc ! Sa balle le frappe de plein fouet.

Comme le tapis du terrain Versailles est un peu plus épais, Jocelyn a dû compenser en appliquant plus de vitesse.

Après l’impact imprévu, sa balle se met donc à reculer, et reculer, et reculer…

Elle s’immobilise finalement entre le deuxième totem et la bande de droite. À moins d’une gaffe d’un autre participant, c’est la fin. Jocelyn tourne le dos au jeu et se cache les yeux de ses mains. L’arbitre allonge son ruban presque au maximum. Le verdict est dévastateur : 237 centimètres.

Jocelyn sait que ses chances de victoire viennent de s’effondrer. Il n’attend même pas de voir si un des six autres joueurs commettra une erreur susceptible de l’avantager et entame une longue marche vers la sortie du terrain.

Pendant ce temps, ses compétiteurs n’ont qu’à frapper une balle qui dépasse le deuxième totem; Marco Trottier trouve même la façon d’inscrire le birdie sur ce coup sans pression.

La défaite de Jocelyn est confirmée.

Au moment-même, le joueur vedette de Beauport est rendu dans le stationnement. Sans qu’il en soit prévenu, une caméra est braquée sur lui; il a une vague impression d’être filmé, mais ça ne peut plus rien y changer. Il dépose délicatement son putter dans le coffre de sa voiture et se passe la main dans les cheveux tout en pensant à sa saison record qui vient de prendre fin dès le premier trou.

Assommé par sa défaite, il est même en train de remettre en question son avenir au Mini-Putt.

Il ferme lentement le coffre, comme s’il refermait la porte sur son aventure en saison 1992.

Au deuxième jeu, joué à La Croix, seul Patrick Leclerc inscrit le birdie. C’est donc les huit autres aspirants qui tenteront de rapprocher leur balle du trou à tour de rôle.

Forte de son trou d’un coup au premier trou, c’est Hélène qui a joué en premier dans la portion au pointage. C’est donc à son tour de passer à l’épreuve du mesurage. Elle connaît quelques difficultés en ratant légèrement l’objectif. Sa balle tombe dans la fosse arrière. Furieuse de son coup raté, elle agite violemment son bâton. Elle sait que son audace vient de la mettre en danger.

Robert Longtin mesure la distance : 70 centimètres.

Coup sur coup, tous les autres participants sauf Carl se logent plus près, soit sur le plateau, soit dans la fosse arrière.

Finalement, vient le tour de Carl. Il a vu son épouse, Réjean Grenier et les Bussières loger confortablement leurs balles sur le plateau. Il veut donc faire de même pour s’assurer de passer au trou suivant.

Dès le départ, sa balle semble bonne, mais elle ralentit rapidement. Trop rapidement.

Lorsqu’elle arrive à la montée du plateau, elle ne parvient pas à la franchir, puis repart en sens inverse et s’éloigne rapidement.

Carl sait qu’il n’est plus dans la course. Il n’attend même pas que Robert Longtin mesure la distance; il ramasse sa balle et la met dans ses poches.

Malgré une bourse obtenue au tout dernier instant de la saison régulière, malgré la Course de Versailles, Carl n’aura pas de deuxième chance cette fois-ci. Sa saison 1992 est terminée.

Suzanne est toutefois encore dans la course. Carl sort du terrain pour assister au match de sa femme, en compagnie d’un Jocelyn Noël toujours aussi songeur qui est revenu sur ces entrefaites de sa longue marche.

Dans une mauvaise reprise du match final de Carl en 1991, c’est au cinquième jeu, joué encore une fois au neuvième trou Le Chameau, que Suzanne échappe elle aussi à la victoire. Quatre concurrents ont inscrit le birdie. Seuls Gilles Bussières et elle inscrivent la normale.

Au mesurage, Gilles lui rend indirectement la monnaie de sa pièce de son premier match télé en réussissant le trou d’un coup. Suzanne envoie une balle d’apparence parfaite qui contourne la coupe vers la droite. Les Carmoni, mari et femme, n’auront pas leur nom sur le trophée 1992.

Carl avec sa première Coupe du Président, remportée en 1992

Le pugnace Réjean Grenier résiste jusqu’à l’avant-dernier trou, pour se faire éliminer au mesurage par un seul centimètre contre Gilles Bussières.

Celui-ci joue donc le championnat contre Hélène Brousseau, qui a connu de très bonnes performances depuis l’erreur qui aurait pu lui coûter cher au deuxième trou. Gilles inscrit le birdie, qu’Hélène ne peut égaliser.

Tout comme contre les Buist en 1988, Gilles a persévéré et a finalement triomphé !

Trou #18 du Mini : Le Plateau

Pour sa part, Carl se plaît de plus en plus dans la formule télévisée. Lors d’un tournoi en fin de saison, il gagne sa position au premier match du Défi Mini-Putt 1993. Il sera donc de retour pour écrire de nouvelles pages dans le livre des records de la discipline, mais celle-ci connaîtra en même temps son deuxième déclin majeur.

Un propriétaire d’un mini-golf indépendant de Saint-Jérôme s’apprête à poser les bases de ce qui deviendra une toute nouvelle franchise dont la flamme brillera aussi vivement que celle du jeu de Jean Benoît en 1970 : le Rigolfeur.


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