Chapitre 9 – La dynastie de Suzanne et André Buist

À leur retour en compétition télévisée en 1986, le couple Buist confirme sa domination totale des verts du Jean-Talon. Suzanne et André remportent consécutivement leurs douze matchs en saison régulière, leur demi-finale contre Claude Ricard et Céline Désautels ainsi que la grande finale couple-mixte contre Gilles et Lucie Bussières. Ils sont tout simplement imbattables.

Ils posent également la pierre angulaire d’une de leurs signatures en changeant tous les deux de vêtements entre chaque match. Pour y arriver, ils voyagent en Winnebago, qu’ils stationnent au salon de quilles Le Boulevard. Lorsqu’un enregistrement est terminé, ils y foncent pour se changer afin de donner l’illusion que leurs parties ont lieu des jours différents, puis y relaxent le temps que l’équipe technique se prépare et les appelle.

Rapidement, leur succès dépasse les limites des abonnés du câble. L’animateur Serge Vleminckx affirme que « la moitié du Québec est en admiration et l’autre moitié les déteste », car il semble tout à fait impossible de les vaincre. Dans le guide de presse de l’équipe des Nordiques de Québec, le gardien de but Mario Gosselin y indique même les admirer profondément.

Serge développe une complicité avec ces deux joueurs vedettes qui reviennent semaine après semaine. Il taquine Suzanne, qui joue en talons hauts avec une chaîne à la cheville mais offre néanmoins d’excellentes performances. Elle fait en effet preuve d’une précision incomparable dans ses coups.

Cependant, Serge observe que Suzanne tourne parfois les épaules un peu trop vite en terminant son élan, ce qui fait dévier sa balle, et il l’indique quelques fois dans son commentaire. Pour débriefer leurs matchs, les Buist se sont acheté un magnétoscope, qui coûte une fortune à l’époque, et réécoutent chacune de leurs performances pour détecter des failles dans leur jeu afin de s’améliorer. Suzanne prend bonne note des commentaires de Serge et passe l’hiver à pratiquer son élan pour bloquer ses épaules.

Pour l’édition 1987 de l’Heure du Mini-Putt, Jean Benoît arbitre les rencontres directement sur le terrain. C’est donc Claude Ricard qui prend place aux côtés de Serge. Devenu le directeur de l’Association des Putters Provinciaux qui organise les divers tournois en province, Claude est devenu inéligible à la compétition, lui ouvrant toutes grandes les portes du rôle d’analyste.

Depuis le dernier enregistrement de la saison 1986, Serge et son analyste sont installés sur le toit du salon de quilles Le Boulevard, auquel ils accèdent par une longue échelle. Comme aucun bâtiment des environs n’est plus haut que leur perchoir, Serge et Claude sont bombardés par un intense vent froid du printemps venant de l’ouest. Habillés de manteaux Mini-Putt, ils doivent néanmoins s’abrier de sacs de couchage pour tenir le froid mordant à distance pendant l’enregistrement. Imperturbable, Claude ne semble même pas affecté par la météo, et sa diction demeure impeccable au grand dam de Serge, qui tente par tous les moyens d’empêcher ses dents de s’entrechoquer.

Le couple formé du vétéran Gilles Bussières et de sa femme Lucie a bon espoir de parvenir à déloger les Buist de leur confortable trône, car ils ont subi une défaite à leurs mains l’année précédente et ont maintenant une bonne idée de la technique à adopter pour les vaincre. Habitant eux aussi la région de Montréal, ils pratiquent sans relâche au Jean-Talon depuis son ouverture au printemps pour connaître tous les recoins du terrain.

Au tout premier match de la saison, filmé le 14 mai 1987, un tirage au sort détermine que les Buist affronteront justement les Bussières. En discutant avec Jean Benoît avant son premier coup, André lui indique qu’aucune ligne ne fonctionne pour eux malgré leur pratique habituelle de deux heures par soir pendant les trois jours qui précèdent les enregistrements. Il craint même d’avance le résultat du match. Est-ce la première fissure dans la cuirasse qu’ils se sont formés depuis la fin de la saison 1985 ?

Après le troisième trou, les Buist mènent par un seul coup, car les Bussières ont seulement manqué le premier jeu. Chaque équipe rate le trou suivant, La Discothèque, puis passe au cinquième, Le Billard. Suzanne et André se mettent alors à réussir chaque trou sans interruption jusqu’à la fin du match, leur accordant un rarissime pointage de 19, à un seul coup de la partie parfaite. Malgré une excellente performance de 23, qui leur aurait suffi à battre les Buist en 1986, les Bussières sont donc largués. Leur pratique a été payante, mais rien à faire contre cette quasi-perfection.

L’équipe suivante, le couple de Francine et Sylvain Labelle, déclare d’entrée de jeu ne pas avoir l’intention de battre les Buist, mais simplement de rester compétitifs et de donner un bon spectacle. Malgré ces commentaires d’apparence défaitistes, ils parviennent à conserver l’égalité jusqu’au dix-septième trou, où André scelle l’issue du match en réussissant le birdie. Les Labelle perdent finalement par un seul coup.

Lors de la séance d’enregistrements suivante, le 11 juin, la force du vent ne s’est pas améliorée. Serge et Claude perdent même leurs notes manuscrites quand une bourrasque projette leurs feuilles en bas du toit du salon de quilles !

Claude est bien placé pour savoir comment se déroule un match contre les Buist grâce à sa victoire en finale 1985. Il pose donc comme hypothèse que leur succès s’explique possiblement en partie par le fait que la plupart des équipes aspirantes ne viennent pas de Montréal, donc ne peuvent pas pratiquer le Jean-Talon autant qu’eux.

Les Bussières reviennent au treizième match de la saison pour tenter une revanche. Ils imposent leur rythme dès le début de la rencontre, en commençant le cinquième trou avec un coup d’avance sur les Buist. André fait les cent pas, car il n’est pas habitué à ce qu’une autre équipe renverse ainsi leur paradigme de commencer le match en avance.

Les deux équipes parviennent à effectuer le trou d’un coup. Par la suite, ils s’échangent la tête : les Buist effectuent un birdie au sixième trou pour créer l’égalité, puis prennent une avance d’un coup au septième jeu et de deux coups au neuvième.

Trou #9 du Mini : Le Chameau

Les Bussières reviennent à égalité au quatorzième jeu, puis chaque équipe réussit le quinzième mais inscrit une normale au seizième.

Encore une fois, les Buist reprennent une avance d’un coup au dix-septième. Les deux équipes sont incapables de réussir le dix-huitième trou, donc les Bussières perdent par un seul coup.

Pendant les premières années de l’Heure du Mini-Putt, on demande au deuxième joueur de terminer son coup même si le premier a inscrit un score inférieur. Par exemple, si le premier joueur a inscrit la normale et que le deuxième s’est éloigné de la coupe avec une tentative dangereuse mais infructueuse de faire le birdie, il n’est pas rare de voir un double bogey comme second pointage même s’il ne compte pas à la fiche de l’équipe grâce à la normale inscrite précédemment. Cette approche étrange permet simplement d’allonger le match pour que l’émission entre dans sa case horaire.

Insatisfaite d’une autre défaite contre les Buist, Lucie Bussières ramasse sa balle après son premier coup au dix-huitième jeu lorsqu’elle se rend compte qu’elle a raté le trou d’un coup qui lui aurait assuré une égalité, donc une deuxième chance de victoire en prolongation.

Malgré cette deuxième défaite contre l’intraitable « Machine Buist », les Bussières ont encore une fois appris beaucoup dans ce match. Eux qui sont habitués à dominer les tournois en saison régulière, ils vivent leur défaite avec philosophie : pour qui sait bien regarder, leurs adversaires viennent de leur donner toute une leçon de Mini-Putt, donc de leur présenter également la clé pour les vaincre à la prochaine occasion qui se présentera.

Au tout dernier match de la saison 1987, Gilles Bussières a l’occasion d’affronter André dans une finale marathon de trente-six trous pour le titre provincial. À l’image de leur dernier match en équipe, les deux adversaires s’échangent la tête. L’égalité persiste à l’issue du match et perdure jusqu’au deuxième trou de prolongation. André remporte finalement la victoire. En entrevue, sa femme Suzanne attribue la victoire de son mari à son endurance hors-pair.

L’année 1988 voit l’arrivée à l’Heure du Mini-Putt de Claudine Douville, une animatrice qui a fait sa marque dans une trentaine d’émissions de sport depuis l’arrivée de TVSQ au petit écran. Reprenant le rôle laissé vacant par Martine Harvey, elle fait comme elle des entrevues avec les joueurs, leur remet les bourses et supervise le concours du trou d’un coup chanceux, où des spectateurs du match sont pigés au hasard pour tenter le birdie devant les caméras sur un des dix-huit trous du parcours.  

Dès le troisième match, les Bussières ont une nouvelle occasion de vaincre les Buist. Forts d’une égalité au cinquième trou, Lucie et Gilles ont bon espoir que cette fois, ça y est. Malheureusement, ils connaissent un passage à vide jusqu’au dixième jeu, que les Buist mettent à profit pour réussir trois birdies consécutifs et inscrire une avance quasi-impossible à rattraper de trois coups dès la mi-match.

Au seizième jeu, Gilles passe à un tour de balle près d’inscrire le trou d’un coup face aux deux normales des champions en titre. Dépitée, Lucie lance « pas encore » quand elle voit que la balle de son mari s’immobilise tout juste à court de la coupe. Finalement, les Buist remportent le match par quatre coups, ce qui assomme littéralement leurs aspirants.

En entrevue d’après-match avec Claudine Douville, Gilles est découragé et déclare ne plus savoir quoi faire pour les battre. Lucie renchérit : « C’est parce qu’ils sont trop forts ! ». Magnanimes, les Buist indiquent que leurs adversaires leur ont donné des sueurs froides à quelques reprises; André prétend même avoir « encore une couple de cheveux gris (de plus) » à l’issue de la rencontre.

Lors de la conclusion du sixième match de la saison 1988, Serge Vleminckx prend un moment pour souligner à quel point la performance constante et exceptionnelle du couple Buist représente un exploit hors du commun : ils en sont à leur trente-troisième victoire consécutive. Claude Ricard souliqne que cet exploit n’a de parallèle dans aucun autre sport. Aux spectateurs qui sont las de voir Suzanne et André revenir semaine après semaine, Serge n’a que des encouragements à leur adresser : « Prenez vos bâtons et venez les renverser ! Vous êtes capables ! »

Au match suivant, Gilles et Lucie Bussières ont une ultime chance de remporter une victoire contre les Buist. Lucie a une mauvaise grippe, donc elle craint qu’elle ne puisse assurer la performance exceptionnelle dont son équipe a besoin pour triompher.

Nul besoin de s’inquiéter : l’équipe connaît un départ canon en réussissant huit trous d’un coup dans les neuf premiers jeux. À la mi-parcours, ils disposent d’une avance confortable de quatre coups sur les imbattables Buist.

Leur chance s’arrête au dixième jeu avec une normale. Ils savent qu’André Buist maîtrise ce trou à la perfection : il l’a réussi six fois en autant de matchs cette année.

Ébranlé par l’avance des Bussières, André passe cette fois très près de la trappe qui borde le côté droit de la montée, puis se retrouve bien à l’écart de la coupe pour la première fois en saison 1988. Une fois sa normale inscrite, il fait les cent pas en attendant de voir si Suzanne parviendra à inscrire le birdie. Peine perdue : sa balle fonce tout droit dans la trappe de droite et s’y immobilise.

La guigne du couple Buist perdure jusqu’au douzième jeu, réputé comme un des trous les plus difficiles du parcours Mini. André inscrit le birdie, puis l’équipe réussit tous les trous suivants jusqu’au dix-septième, grugeant peu à peu leur retard sur des Bussières médusés de voir encore leur avance leur fondre sous les yeux.

Au dernier trou, les Bussières disposent encore d’une mince avance d’un coup, mais forts de leur birdie au trou précédent, ce sont les Buist qui ont leur sort entre les mains car ils jouent premiers.

André est le partant. Il manque la coupe de peu.

Suzanne tente le tout pour le tout; sa balle frappe la bande de droite dans la montée, cogne durement la bande de fond et trace une ligne parfaite vers la coupe. Persuadé que sa femme vient de provoquer l’égalité et fou de joie d’avoir encore une chance, André lance son bâton dans les airs, puis passe près de s’assommer quand il lui retombe pratiquement sur la tête. Malheureusement, la balle de Suzanne s’arrête tout juste à court de la coupe.

C’est maintenant aux Bussières de trancher l’issue du match. En inscrivant une normale, ils confirment leur victoire. Gilles tente quand même le trou d’un coup – sa balle s’immobilise au même endroit que Suzanne, tout juste à court. Il complète une normale facile, puis plie les genoux sous le coup de l’émotion. Il vient en effet d’enrayer une fois pour toutes la « Machine Buist », qui cède le pas après trente-quatre matchs consécutifs.

Pour la toute première fois, les Bussières peuvent expliquer les raisons de leur victoire et non celles de leur défaite en entrevue avec Claudine Douville. Contrairement à son impression initiale, la grippe a paradoxalement aidé Lucie. Amortie par sa maladie, elle a joué beaucoup plus détendue qu’à l’habitude. Pour sa part, Gilles a cessé de jouer en mode rattrapage dans ce match. Il a en effet arrêté de regarder les coups de l’équipe adverse et s’est concentré sur sa propre partie, ce qui lui a permis à lui aussi de réduire son stress.

Les Bussières reviennent comme champions lors des cinq matchs suivants. Dans la dixième partie en saison régulière, ils affrontent une équipe de Beauport constituée de Rachel Routhier et Jocelyn Noël.

À la manière d’André Ducharme, Jocelyn a commencé très jeune à jouer au Mini-Putt dès l’ouverture des premiers terrains. À partir de 1985, il se met à écouter l’émission à TVSQ et trouve assez drôle l’accoutrement mais surtout le talent plus que moyen des premiers participants.

Cependant, il éprouve rapidement une admiration sans bornes pour André Buist. Gaucher comme la nouvelle coqueluche de la province, Jocelyn lui emprunte sa posture très penchée sur sa balle ainsi que la position de ses pieds : le pied droit contre le tapis de départ et le pied gauche très en retrait et tourné de quatre-vingt-dix degrés vers l’arrière.

Petit à petit, une idée fait son chemin : Jocelyn pourrait lui aussi participer à cette compétition télévisée. Cependant, il lui manque l’élément le plus important : une partenaire.

Rapidement, il fait connaître son critère principal : celle qui jouera avec lui doit d’abord et avant tout être célibataire ! Non pas que Jocelyn veuille développer une histoire d’amour sur les verts comme l’ont fait les Carmoni. Il cherche plutôt quelqu’un qui sera disponible pour pratiquer avec lui sans relâche les soirs et les fins de semaine.

En effet, il a remarqué que plusieurs couples présents à l’Heure du Mini-Putt obtiennent de bonnes performances grâce au talent du représentant masculin; les femmes ne semblent pas très intéressées à pratiquer pendant de longues heures, et leur performance s’en ressent. Pourtant, tel que les Buist l’ont démontré dans leurs trente-quatre matchs consécutifs, la pratique assidue des deux membres de l’équipe est gage de succès.

Jocelyn entame donc un régime exhaustif de pratique avec sa nouvelle partenaire Rachel Routhier. Parallèlement, alors qu’il assiste au troisième enregistrement de la saison 1986, il est pigé pour tenter le birdie chanceux, qu’il réussit à la perfection, et arbitre le deuxième match de la journée.

Dans la ligue du Mini-Putt de Beauport, Rachel et lui font sensation. Ils sont prêts pour la télévision et obtiennent leur chance en saison 1988 contre les Bussières. Lors de sa pratique incessante, Jocelyn avait comme ambition d’être celui qui battrait finalement les Buist, mais l’exploit a déjà été réalisé par ses véritables adversaires quatre matchs plus tôt.

Le 30 juin 1988, les deux équipes sont donc prêtes à enregistrer leur match. Exceptionnellement, Serge Vleminckx est en vacances cette journée-là. Comme Sylvain Hallé a assuré l’animation sur le terrain du Jean-Talon au cours des années 1985 et 1986, on lui demande de prendre la place de Serge aux côtés de Claude Ricard.

Les deux équipes ont de la difficulté à obtenir des trous d’un coup tout le long du match, mais ce n’est pas faute d’essayer. Jocelyn tente de multiples coups « à effet », comme une balle coupée au huitième jeu, afin d’obtenir un rebond plus intéressant – en vain.

L’équipe Noël et Routhier connaît une bonne séquence en fin de match, mais doit finalement concéder la défaite par un seul coup. Lucie Bussières déclare que Gilles et elle ont été chanceux dans leurs derniers trous, car les birdies ne voulaient simplement pas tomber pour eux non plus.

À partir du treizième match de la saison, on entame les diverses finales. La première est la finale couple-mixte, qui oppose les nouveaux champions à leurs anciens rivaux. Ce sera encore une fois un duel sans merci entre les Bussières et les Buist.

Dès le premier neuf, les Buist établissent une avance de quatre coups sur leurs adversaires. De retour à son poste d’animateur, Serge prédit aussitôt une victoire de Suzanne et André. Cependant, ce n’est pas faute d’essayer pour Gilles et Lucie, car ils frappent d’excellentes balles, mais celles-ci ne trouvent pas le chemin de la coupe.

Les Buist remportent la victoire par six coups avec un excellent match de 22. Les Bussières n’ont pas le temps de s’interroger sur leur défaite, car l’enregistrement suivant est la finale féminine en simple entre Suzanne Buist et Lucie Bussières.

À l’issue de ce match, les deux femmes ont chacune une carte de pointage de 31. Pour déterminer la championne, on se rend au premier trou pour une prolongation. Suzanne fait le trou d’un coup alors que Lucie inscrit une normale. C’est donc la deuxième victoire consécutive pour la famille Buist.

Finalement, le tout dernier match de la saison 1988 est un duel en simple entre Lucie Bussières et Jocelyn Noël pour le titre provincial. Jocelyn connaît un départ un peu lent avec deux trous d’un coup en neuf jeux, mais se reprend avec une excellente séquence de sept birdies consécutifs à partir du dixième trou.

Jocelyn remporte donc la victoire par deux coups contre Lucie avec une carte de 27, ce qui clôt la saison qui a vu la fin du règne de Suzanne et André Buist. Cependant, grâce à leur victoire en finale couple-mixte, ce sont eux qui auront les honneurs d’être les champions en titre au premier match de la saison 1989.


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