Chapitre 8 – « C’te gars-là, y’a un putter à place du cerveau ! »

À l’été 1986, le groupe humoristique Rock et Belles Oreilles, jusqu’alors diffusé à la radio, s’apprête à faire le grand saut dans l’univers télévisuel. Pour ce faire, chaque membre du groupe doit s’inscrire à l’Union des Artistes. Guy Lepage se rend compte qu’il y a déjà un homme du même nom que lui au registre. Pour se démarquer, il ajoute l’initiale de son deuxième prénom lui provenant de son parrain Antoine. Il sera donc Guy « A » Lepage, surnom qui le suivra tout le reste de sa longue vie professionnelle.

Les autres membres du groupe, toujours aussi irrévérencieux, font de même en s’inventant de fausses initiales. Le groupe fera donc son entrée au petit écran formé de Guy « A » Lepage, Bruno « E » Landry, André « G » Ducharme, Chantal « N » Francke, Yves « P » Pelletier et Richard « Z » Sirois.

Le groupe n’a pas encore beaucoup de moyens pour tourner des sketchs, en tout cas certainement pas pour louer un studio pendant plusieurs jours. Il faut donc privilégier les tournages à l’extérieur. Une idée germe dans leur esprit : pourquoi ne pas s’inspirer de l’Heure du Mini-Putt ?

André, Guy et Bruno décident ainsi de tout miser sur leur amour inconditionnel du golf miniature. Ils imaginent donc une parodie de l’émission de TVSQ comme tout premier sketch. Cette approche a l’avantage de ne pas demander de tournage complexe; ils peuvent même filmer au terrain Jean-Talon où se déroule la véritable émission.

Lorsqu’ils obtiennent l’autorisation de Jean Benoît, une équipe réduite de comédiens composée de Bruno, Richard et Yves prend le chemin de Saint-Léonard. Ils y enregistreront la partie « sportive » du sketch, qui contiendra les gags visuels qu’André et Guy commenteront par la suite.

Les Carmoni n’ont pu participer aux enregistrements de 1985 à cause de la grossesse de Suzanne. Maintenant que leur fille Tina-Karinne est née, ils n’envisagent pas un retour à la compétition pour autant, car leurs deux enfants ainsi que le nouvel emploi de Carl comme directeur chez Transcontinental les gardent très occupés.

Écoutant religieusement l’Heure du Mini-Putt, les Carmoni se demandent si le parcours Jean-Talon est en aussi bon état que la télé le laisse présager. Curieux, Carl et Suzanne prennent place dans leur Pontiac Ventura brune avec leurs deux enfants pour aller investiguer.

Pour limiter encore plus les coûts de production, l’équipe technique de Rock et Belles Oreilles a choisi de filmer toutes les parodies sur le même jeu du Jean-Talon, le numéro 15 – Le Monstre, qui est en face au centre commercial situé de l’autre côté du stationnement du salon de quilles. Une fois les caméras installées, il suffit de changer l’obstacle pour créer de toutes pièces un trou différent.

Vêtus de leurs costumes extravagants choisis pour parodier certains joueurs à l’accoutrement un peu étrange de l’émission de TVSQ, Yves et Richard enregistrent le premier trou de leur sketch. Sans doute inspirés par la coupe de substitution utilisée par un jeune André Ducharme dans son Mini-Putt personnel au sous-sol de la maison familiale, le premier obstacle à éviter est « une grosse canisse en métal ».

Pendant que le personnage « Gary Bolduc » interprété par Yves prend son élan, les Carmoni passent lentement en arrière-plan pour satisfaire leur curiosité sur l’état du terrain. Suzanne regarde attentivement par la fenêtre du passager de la Ventura. Voyant une caméra et les costumes des comédiens, ils comprennent qu’un tournage y a lieu et passent leur chemin. Leur fille Tina-Karinne s’est endormie sur le siège arrière et pourrait se réveiller à tout moment s’ils s’immobilisent pour assister à l’enregistrement.

Carl et Suzanne qui passent en arrière-plan dans leur Pontiac Ventura pendant le tournage du sketch Mini-Putt de Rock et Belles Oreilles (au premier plan : Richard Z. Sirois dans le rôle du concurrent Denis Boulotte et Yves P. Pelletier dans celui de Gary Bolduc)

Une fois que la balle de « Gary Bolduc » franchit l’obstacle posé par la canisse, le script prévoit qu’une main sorte humoristiquement du trou et attrape la balle qui passe un peu à l’écart pour lui accorder le trou d’un coup. Une fois les tournages principaux terminés, on doit filmer cette prise. Évidemment, le seul trou qui permet de se passer la main de bas en haut dans la coupe est le #18 – Le Plateau, et le seul membre de RBO qui a le bras assez long pour cette contorsion est Bruno.

Couché par terre, la tête appuyée contre le côté du plateau de béton, le bras entré dans la trappe du retour de balles jusqu’à l’épaule et la main entrée jusqu’au poignet dans l’étroite coupe réglementaire de 4.25 pouces (11 cm), Bruno n’a aucun visuel sur la balle lancée sur le plateau supérieur par un assistant. On doit donc lui crier que la balle s’en vient, et il doit tenter de l’agripper et de la descendre dans la coupe à l’aveuglette. Il lui faut évidemment plusieurs tentatives pour y parvenir. Finalement, il réussit, puis ressort son bras de la trappe avant que le réalisateur ait la mauvaise idée de lui demander une autre prise.

Il faut dire que Bruno a déjà eu une journée chargée. Au trou #16 – Le Robineux, il doit jouer un sans-abri. On l’habille donc de vêtements défraichis, on le coiffe d’une tuque orange et on lui applique une fausse barbe. Couché en travers du jeu, il doit saisir la balle lancée par « Denis Boulotte », interprété par Richard, l’observer d’un regard absent embrumé par l’alcool, puis la lancer mollement dans la coupe, accordant ainsi le trou d’un coup.

On tourne finalement la dernière prise de la journée, qui implique un plan de réaction du public assistant au match en réaction au coup raté de « Denis Boulotte » au trou #14, « Le Tire », qui frappe l’obstacle de plein fouet avec sa balle.

Claude Ricard, joueur élite ayant triomphé contre les Buist en grande finale 1985, a assisté toute la journée au tournage. En guise de reconnaissance, on le place parmi les figurants qui doivent exprimer leur déception. Vêtu de son polo bourgogne, il hue copieusement et agite les bras en signe de déplaisir selon les consignes du réalisateur.

Finalement, les prises sportives sont terminées. L’équipe technique édite les divers plans pour en faire un seul vidéo en continu afin qu’André et Guy puissent enregistrer leurs commentaires en studio.

Comme Serge Vleminckx est encore peu connu dans son rôle d’animateur et n’a pas encore développé ses signatures verbales qui le rendront célèbre dans les années quatre-vingt-dix, RBO crée deux personnages de commentateurs sportifs génériques : Danny Legros, joué par André, et Ben Bigras, joué par Guy.

Du propre aveu d’André Ducharme et de Bruno Landry, si ce sketch avait été enregistré quelques années plus tard au moment où Serge a connu davantage de notoriété, les comédiens l’auraient parodié, et Danny Legros et Ben Bigras n’auraient jamais existé. C’est donc à cause de la nouveauté de Serge comme animateur au Mini-Putt que RBO a pu produire par la suite de nombreux autres sketchs sportifs avec ces deux personnages cultes, dont le hockey pour aveugles, les quilles et les « Out-Games ».

C’est maintenant le temps de conclure le tournage du sketch. Les techniciens montent le même décor en toile bleue qu’à l’Heure du Mini-Putt, coiffent Guy et André du même modèle de casque d’écoute avec microphone que Serge et Jean et inscrivent les lettres « Mini-Putt » au-dessus de la poche gauche de leurs chemises.

André et Guy disposent d’un scénario dûment écrit, mais il se peut qu’il ne soit plus approprié en fonction des divers gags visuels qui ont été enregistrés au Jean-Talon quelques jours plus tôt. D’un commun accord, ils décident donc d’improviser si la situation s’y prête.

Ainsi, à l’arrivée à l’écran d’Yves, alias « Gary Bolduc », Guy se rend compte que son collègue a spontanément décidé d’embrasser son collier et de se signer de la croix, ce qui n’était pas prévu au programme. La réplique lui vient automatiquement en voyant les images : « Il embrasse son pentacle, fait son chemin de croix… »

Dans la même séquence, les deux commentateurs doivent faire un court récapitulatif après le trou d’un coup de « Gary Bolduc ». Guy passe la parole à André, qui a un blanc de mémoire. Pour remplir le silence et saisi par l’inspiration soudaine, il lance une réplique désormais culte : « c’te gars-là, y’a un putter à place du cerveau ! »

Ce sketch est diffusé lors du tout premier épisode de leur nouvelle émission de télévision. Il devient rapidement un classique parmi les classiques, surtout auprès de la clientèle des terrains de Mini-Putt.

Trou #8 du Mini : Le Putter

En ce dixième match de la saison 1991, Carl est présent pour sa huitième partie consécutive. Il a inscrit son nom dans le livre des records de l’émission avec sa dernière victoire.

Qui de mieux pour l’affronter aujourd’hui que le détenteur précédent du record avec ses sept matchs d’affilée à la saison 1990, un certain Réjean Grenier de Delson !

Jocelyn Noël, victorieux au pointage la semaine précédente, et Claire Ouimet, participante à la huitième émission de la saison, complètent le tableau. Pas de recrue cette fois-ci : si Carl veut mériter sa place dans un neuvième épisode consécutif, il devra affronter trois vétérans de la télévision.

Carl sent que c’est possible – après tout, il a obtenu quelques victoires à l’arrachée dans sa séquence exceptionnelle. Cependant, toute cette pression finit par l’affecter, et il sent son énergie diminuer même s’il s’agit seulement du deuxième enregistrement de la journée du 28 juin 1991.

Il entame le match avec un birdie au troisième trou, qu’il perd dès le jeu suivant avec un bogey. Manquant du côté gauche l’obstacle incliné vers la droite qui permet d’accéder au trou, il n’a aucun visuel sur l’objectif. Il tente un coup avec plusieurs rebonds sur les bandes pour tenter de s’insérer dans le mince passage qui mène au trou – un Serge médusé déclare que le coup de Carl tient davantage du billard que du Mini-Putt ! Finalement, il en est quitte pour un bogey.

Réussissant le trou d’un coup de peine et de misère au cinquième trou, il manque son deuxième coup au sixième jeu. Un autre bogey !

Carl connait un match en dents de scie : dès qu’il parvient à mettre un birdie ou deux en réserve, il commet une erreur. Le summum de sa déconfiture survient au quinzième jeu, Le Monstre.

Alors que Réjean Grenier vient de réussir le birdie devant lui, Carl joue son coup de départ, mais, épuisé, manque drastiquement sa vitesse. Il sait aussitôt que sa balle ne touchera même pas à la coupe et passera beaucoup trop à droite dans la bosse excentrée sur laquelle repose le trou.  

Philosophe, Carl se dit qu’il peut quand même inscrire la normale. Sa balle est placée d’une façon telle que son deuxième coup est en ligne droite avec la coupe. Il prend bien son temps – c’est peine perdue. Il passe cette fois du côté gauche. Excédé d’autant de malchance dans son match, il lance son putter dans la poubelle.

Un Serge hilare décrit la scène : « Le putter dans la poubelle, ça va pas bien ! »

En reprenant son bâton pour jouer son troisième coup, Carl se rend compte que son geste d’impatience le pénalisera pour le reste du match. Il n’a pas vu que quelqu’un a renversé sa boisson gazeuse dans la poubelle, donc la prise de son putter est devenue très collante et malodorante. Il doit quand même l’encercler de ses doigts pour tenter le bogey, qu’il rate à nouveau. Il en sera quitte pour un double-bogey.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, Réjean Grenier empoche 550 $ de bourse en étant le seul à dominer le quinzième trou, pour un total de 850 $. Il ne reste que 450 $ en jeu et Carl n’a rien obtenu jusqu’à présent, donc un revirement inattendu comme champion boursier n’est pas dans les cartons cette fois-ci.

Au dernier trou, Claire Ouimet est première au niveau de la carte de pointage, suivie par Jocelyn Noël et Carl, qui ont chacun quatre coups de retard sur elle. À moins d’une contreperformance terrible, Claire est assurée de la victoire.

C’est là que le destin envoie une balle courbe à Carl : Claire s’effondre complètement au dernier trou avec un exceptionnellement médiocre sextuple bogey, un score de huit coups qui la sort totalement de la course au pointage avec un total de 39.

Comme Jocelyn et Carl sont à égalité en commençant le dix-huitième jeu, ils tentent chacun de remporter la palme avec un birdie, mais doivent se contenter de la normale. La bourse de 450 $ n’a pas été remportée, donc on se rend en prolongation. Réjean joue premier et place sa balle à 20 pouces (51 cm) de la coupe.

Cherchant à faire mieux avec un coup parfait, Carl tente une balle lente pour un birdie par la porte avant. À court de vitesse, il ne franchit même pas la montée et redescend. Sortir du jeu lui aurait donné un coup de pénalité pendant le match en temps réglementaire, mais, en bagarre, on interprète sa sortie du jeu comme si sa balle n’avait jamais quitté le tapis de départ, lui donnant d’office la plus grande distance parmi les concurrents. Carl n’est plus dans la course.

Jocelyn tente lui aussi de battre la distance de Réjean Grenier, mais demeure tout juste à l’écart avec 22 pouces et demi (57 cm). Ce faisant, il bat Carl au pointage en obtenant une meilleure distance que lui, l’autorisant à revenir la semaine suivante.

Après une extraordinaire séquence de sept victoires et de huit matchs consécutifs, Carl doit finalement céder le pas à d’autres participants. Il n’a pu se classer ni au pointage, ni aux bourses, lui qui n’en a même pas remportée une seule de la partie. Avec son total de 3 850 $ pour la saison, il est cependant très bien installé en première place du tableau des boursiers.

Comme la formule de 1991 fera s’affronter les cinq meilleurs pointages et les cinq meilleurs boursiers en grande finale, Carl aura une neuvième vie cette saison. On le reverra donc au tout dernier match de la saison 1991, alors qu’il affrontera neuf joueurs en formule bagarre pour tenter de remporter le championnat.


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